Copacus Mirabilis

Hector[1] s’assied au pied d’un arbre[2], fait un bon rot, se roule une cigarette, embrasse du regard le paysage autour de lui et le trouve magnifique.

Arrive Achille[3] en boitant.

– Que t’arrive-t-il ? lui demande Hector, en soufflant avec un évident plaisir la fumée de sa cigarette.

– J’ai une épine dans le pied.

– Au talon[4] ?

– Oui.

– Encore ?

– …

Hector se lève, non sans regret, du pied de son bel arbre.

– Assieds-toi là, je vais te l’enlever[5].

Achille s’écroule avec un long soupir, sort un harmonica de sa poche, embrasse du regard le visage en sueur devant lui et le trouve très beau.

– Tu permets que je te joue un morceau ?

– Si ça peut te faire plaisir…

– Aïe ! Nom de Zeus !

– Ça y est !

– Merci !

Hector examine l’épine d’un air impressionné, se disant que c’est décidément la meilleure de la collection[6]. Achille se met à jouer une musique douce, on entend le bruit d’une rivière pas loin, des oiseaux gazouillent dans les arbres autour, des sangliers roupillent dans les buissons. Hector se met à grimper dans l’arbre, poussé par l’envie irrépressible de voir le paysage dans toute sa splendeur. Il s’installe confortablement sur une branche, inspire un bon coup et sort un petit carnet de sa poche[7].

« C’est beau, c’est magnifique, c’est inexprimable… le vert dru des feuilles me revigore, le contour des collines autour m’émeut, me donne envie de parcourir le monde, les oiseaux me touchent, les mouches me caressent le visage, l’écorce de cet arbre m’émoustille, le ciel est d’un bleu si intense que j’en ai les larmes aux yeux… Tout est si vivant, si frénétique, si merveilleux… j’aimerais ne plus jamais descendre… »

Du temps passe, le soleil arrive au zénith, il fait chaud.

– Qu’est-ce que tu vois de là-haut ? lui lance Achille, rangeant son harmonica[8].

– C’est beau, c’est magnifique, c’est inexprimable…

Achille se gratte vigoureusement le menton, appuie dubitativement sur son talon, commence décidément à s’impatienter.

– On va manger ou quoi ? C’est midi.

Hector embrasse[9] à nouveau du regard les merveilles naturelles qui l’entourent, inspire profondément la sève humide, range, non sans regret, le carnet dans la poche de son pantalon et remet pieds sur terre d’un saut parfaitement exécuté.

– On y va.


[1] Un être simple, sans chichi, le sourcil gros, le cœur tout chaud, avec un faible pour les merveilles de la nature.

[2] Un chêne. D’un certain âge. Beau feuillage.

[3] Un être simple, sans chichi, le sourire large, le mollet musclé, avec un faible pour les merveilles de l’humanité.

[4] C’est là que ça fait le plus mal.

[5] Attention à ce que tu avances là Hector ! Cette épine, longue comme un cure-dent, épaisse comme un coton-tige, est enfoncé dans le talon d’Achille sur toute sa longueur !

[6] Les 157 épines du talon d’Achille, collection privée, visible – jusqu’à mercredi – au Palais des Rois de Majorque à Perpignan. Nombre de places limité, pensez à réserver.

[7] L’écriture de notre Hector étant illisible – on y comprend un mot sur cinq – les phrases qui suivent sont une traduction libre de ses beaux sentiments.

[8] Il est désaccordé. Tout le temps. En plus, Achille ne sait pas très bien en jouer.

[9] Il est important d’embrasser les choses du regard. Il est plus difficile de regarder les choses quand on les embrasse.


Ce texte a été écrit à la main sur un arbre mort, coupé et replanté sur l’île Réunions de Sant Nazari de Barbadell à Bouleternère (Pyrénées Orientales). Chaque note de bas de page a été écrite sur un bâton et accroché à l’aide de barres de métal, de vis, de boulons et de fil de fer au tronc de l’arbre.

Un grand merci à Roger Coste et sa compagnie pour leur aide, leurs bras, leur inépuisable enthousiasme.


Une variante typographique de ce texte (livre composé à la main en Vendôme et imprimé en 21 exemplaires à l’Atelier des 13 vents à Perpignan, avec une lino-gravure d’Olivier Savoyat) est disponible pour la vente à la Librairie Torcatis à Perpignan.

3 réflexions sur “Copacus Mirabilis

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