Voyage autour de la Gare Saint-Lazare

Veille de Noël, Gare Saint-Lazare, jour de grève.

J’aurais dû prendre la voiture, mais sept heures de route pour aller jusqu’à Brest un 24 décembre, franchement, j’aime autant rester chez moi et m’enfoncer dans le gouffre de ma mélancolie hivernale et solitaire, avec chocolats, guimauves et films de Noël en renfort.

De toute façon, je savais que ça n’allait pas le faire, c’est toujours comme ça les veilles de Noël, il m’arrive toujours des choses improbables, comme en 2014 où je suis passée sous une échelle et le mec qui était tout en haut, censé réparer une guirlande lumineuse, se met à faire des commentaires très obligeants sur la longueur de ma jupe. Un doigt d’honneur et quelques instants plus tard, le mec est étalé à mes pieds, on appelle les pompiers, il finit aux urgences avec une fracture du fémur.

Mais je me dis qu’il y a une fin pour tout, même pour les choses improbables, alors je m’obstine à vouloir prendre le train le 24 décembre pour aller réveillonner avec la famille. Sauf que la grève et les absurdités durent, et malgré mon entière considération pour les conditions de travail des fonctionnaires – dont je fais partie – je ne puis réfréner un soupir de lassitude en voyant les trains annulés ou retardés défiler sur les écrans devant moi.

Je traîne ma valise remplie de cadeaux pour papa, maman, sœur, frère et leurs six mioches respectifs jusque devant le point info. Un monsieur barbu et au bord de la crise de nerfs me crache un « Fallait prendre ses dispositions Madame, vous ne saviez pas qu’il y avait grève, vous vivez sur quelle planète ? », moment où j’ai envie de lui répondre que je vis sur la planète du va te faire… mais je me dis que c’est Noël et que le pauvre monsieur, avec sa barbe qui doit sérieusement le gratter et la grève qui n’en finit plus, ne sait plus ce qu’il dit.

Je sors du hall de la gare, côté rue d’Amsterdam. J’allume une cigarette, je regarde les taxis et l’interminable queue devant, les gens excédés, fatigués déjà, alors qu’il n’est que 9h du matin, les décorations et les guirlandes diverses qui ont l’air carrément déprimantes par ce matin pluvieux de décembre, veille de Noël ou pas.

Je remarque pour la première fois depuis que je vis à Paris – depuis 2001, pour tout vous dire – que la gare Saint-Lazare est située au numéro 13 et je me demande si le trafic ferroviaire est en quelque sorte influencé par ce chiffre soi-disant de mauvais augure.

Je me réponds à moi-même que ce sont là des idées bien inutiles vu l’urgence de la situation et je décide de faire un tour, histoire de faire passer le temps avant qu’une solution miraculeuse ne se présente à moi, car j’ai beau être athée jusqu’aux bouts de mes ongles vernis en rouge, je crois toujours en l’existence des solutions miraculeuses quand je me retrouve dans des pétrins pareils.

Si par une matinée d’hiver un voyageur se retrouvait à longer la rue d’Amsterdam, du côté gauche de la gare Saint-Lazare, il serait étonné de la diversité du paysage : des dames en talons aiguilles traînant de lourdes valises rouges croisent des clochards arborant piteusement des pancartes cartonnées où il est stipulé, avec une improbable correction orthographique, qu’ils ont faim, qu’ils ont soif, qu’ils n’ont pas mangé depuis trois semaines, qu’ils viennent de Sibérie ou de Kazakhstan, qu’ils n’en peuvent plus de ce monde cruel ; des messieurs en manteaux noirs se tiennent bien droit, smartphones collés à l’oreille, parfaitement imperturbables au brouhaha environnant; des jeunes assis par terre fument et crient joyeusement leur joie de vivre ; des enfants réclament de la barbe à papa pendant que les mamans, smartphones collés à l’oreille, essaient désespérément de trouver un moyen de transport pour aller à Rouen en cette veille de Noël ; des adolescents assis sur des sac à dos noirs, sont absorbés dans la lecture de livres aux couvertures colorées ; une dame en tenue bariolée, bonnet péruvien sur des tresses arrivant jusqu’aux hanches, sourit à tout passant qui veuille bien la regarder, en portant bien au-dessus de sa tête une pancarte où il est écrit, en lettres de toutes les couleurs, « Demain est un autre jour ! ».

J’arrive, péniblement, talons aiguilles obligent, dans la cour de Rome, de l’autre côté de la gare. J’ai l’impression qu’il y a ici encore plus de gens, encore plus de bruit, encore plus de désespoir. Les files de voitures sont interminables, les voyageurs désemparés cherchent dans toutes les directions une issue de secours.

Je m’assieds sur ma valise rouge, au bord du trottoir et du désespoir, j’allume une autre cigarette. Mon téléphone vibre doucement, ma mère m’envoie une photo floue de je ne sais quelle carte extraite d’un atlas géographique d’un certain Joan dont je n’ai jamais entendu parler qui l’intéresse parce qu’elle veut faire un voyage en Patagonie l’été prochain et que le monde était différent en 1582…

Je ne réponds pas.

Il est bientôt 10h. J’ai froid, j’ai mal aux pieds, j’ai mal au dos, j’ai les mains gelés, j’en ai déjà marre et je me demande vraiment s’il ne serait pas mieux de rentrer chez moi et m’enfoncer dans le gouffre de ma mélancolie hivernale et solitaire, avec chocolats, guimauves et films de Noël en renfort.

Les voitures passent doucement devant moi, les gens ont l’air plutôt joyeux dedans, surtout dans cette vieille Dacia rouge avec un autocollant bla-bla car sur le pare-brise arrière qui s’arrête à ma hauteur. Un monsieur d’un certain âge, bonnet écarlate et sentant fort le saucisson m’adresse un grand sourire par la vitre baissée :

– Si vous allez à Brest, je vous emmène !

Bon, on va pas être tatillon, mais qu’est-ce que ça sent fort, son saucisson !


Texte écrit pour l’agenda ironique de décembre, dont les règles son chez carnetsparesseux.

Illustration : Joan Martines, Atlas Nautique du Monde, 1586. Gallica/bnF.

12 réflexions sur “Voyage autour de la Gare Saint-Lazare

  1. Pingback: Seize voyages au bout-de-l’an | Carnets Paresseux

  2. Tonnerre de Brest !
    Il y a les rêves de Noël…qu’on imagine…
    et les grèves de Noël …qu’on subit !
    Mais il y a au moins une belle chose dans tout ça : c’est ton texte !

  3. Ahah, j’ai bien ri suite à ce texte ! L’humour n’a pas fait la grève pour cette nouvelle, et je t’en remercie, c’est parfait en ce lundi soir après une journée de covoiturage… avec un gros chien à l’arrière 🙂 !

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