Highway to hell

Elle avait toujours pris des gens en stop, étant de nature plutôt serviable, communicative, appréciant la compagnie des gens. Faire la route en discutant avec des jeunes partis à l’aventure, avec des personnes dont les voitures étaient tombées en panne, avec des aventuriers ayant parcouru les quatre coins du monde s’avérait être, le plus souvent, une expérience intéressante, enrichissante, particulièrement stimulante. Ça tuait le temps aussi. Comme elle ne regardait jamais de films d’horreur et n’écoutait que trop rarement les infos, elle n’avait pas du tout peur des étrangers.

– Vous allez où ? demanda-t-elle par la vitre baissée à un monsieur d’un certain âge, avec une grande besace sur le dos, qui semblait attendre depuis longtemps devant l’entrée de l’autoroute A7.

– Marseille.

– Allez-y, montez !

Le monsieur s’installa aussitôt sur le siège passager, sans remercier. Il cala la besace contre la vitre et s’endormit avant qu’elle n’ait eu le temps de passer les bornes et prendre son ticket.

– Ça alors ! dit-elle à son chien, et moi qui me disait que j’allais pouvoir bien discuter. Ça va être long jusqu’à Marseille.

Ne recevant aucun grognement d’approbation de la part de son fidèle Top, habituellement bavard et enthousiaste, elle jeta un coup d’œil dans le rétroviseur et, à sa grande surprise, aperçut son chien roulé en boule sur la banquette arrière, profondément endormi.

– Ça alors ! se dit-elle en son for intérieur, ça va être vraiment long jusqu’à Marseille.

Elle passa les prochains cinquante kilomètres en se remémorant les belles discussions qu’elle avait eues avec les gens qu’elle avait pris en stop au fil des années. Sa vieille coccinelle en avait entendu des histoires, comme celle de la vieille dame qui voulait faire la surprise à ses enfants de Lyon mais qui ne pouvait pas se payer le billet de train, elle avait passé le trajet à tricoter des bottines pour ses petits enfants et à lui raconter sa vie pendant la deuxième guerre. Ou bien le jeune homme qui partait pour le Kazakhstan en stop, il y allait pour son mémoire de master en relations internationales, elle se demandait maintenant s’il y était bien arrivé et bien revenu aussi.

Il faisait de plus en plus chaud dans la voiture et, midi approchant, les ralentissements en cette période estivale se faisaient de plus en plus fréquents. Au risque de réveiller ses deux compagnons de route, mais ne supportant plus la sueur dégoulinant dans son dos, elle se décida d’ouvrir la fenêtre côté conducteur. L’homme à côté d’elle se réveilla aussitôt.

– On est arrivé ?

– Non, pas du tout, nous sommes dans les embouteillages. C’est l’été, vous savez, les gens partent en vacances… désolée pour la fenêtre, mais j’ai trop chaud et il n’y a pas de clim’ dans cette voiture.

L’homme marmonna une réponse incompréhensible et se redressa sur la chaise. Dans le rétroviseur, Top dormait toujours.

– Vous avez de la famille à Marseille ? demanda-t-elle à son compagnon de route, qui avait maintenant l’air bien réveillé.

– Non.

– Vous y allez en vacances ?

L’homme ricana, en la regardant de travers.

– Vous m’avez vu un peu madame ? Est-ce que j’ai l’air de quelqu’un qui part en vacances ?

Elle le regarda un peu mieux et vit en effet des vêtements usés et bien poussiéreux, des chaussures d’au moins deux tailles trop grandes, une besace d’une propreté douteuse et d’une couleur indéfinie, une barbe de plusieurs semaines, des cheveux gris bien gras et un regard dédaigneux.

– Excusez-moi, lui dit-elle, je voulais juste faire un peu la conversation…

L’homme marmonna une autre remarque incompréhensible et se mit à fouiller dans sa besace. Il en sortit un harmonica et se mit à jouer un air qui ressemblait vaguement à Highway to hell, mais elle n’était pas sûre et n’osa pas non plus l’interrompre, se disant que de toute façon, comme la radio de la voiture ne fonctionnait plus, au moins ça faisait de la musique, ça faisait passer le temps qui s’allongeait de plus en plus avec cet embouteillage qui ne semblait plus finir.

Après une demi-heure, l’homme s’arrêta brusquement, rangea son harmonica et sortit de sa besace un gant de boxe qu’il se mit à repriser avec du fil à tricoter jaune. Elle se garda bien de poser des questions. Cet homme lui semblait de plus en plus étrange. Dans le rétroviseur, Top avait changé de position, mais dormait toujours profondément, au grand étonnement de sa maîtresse qui mettait sur le compte de la chaleur cette inhabituelle fatigue de son chien.

– Vous aimez bien tricoter ? lui demanda soudain l’homme, en la regardant, pour la première fois, avec une lueur d’intérêt.

– Pas vraiment, non, lui dit-elle, osant esquisser un sourire.

– Dommage, ça détend vachement.

– Mais vous ne tricotez pas là, lui fit-elle remarquer.

– Tricot, couture, ça détend pareil, dit-il, en admirant d’un air satisfait son ouvrage.

– Vous faites de la boxe ?

– Non.

– …

– J’aime bien tricoter. Coudre aussi. Ça détend vachement.

– …

La voiture avança d’un petit kilomètre. L’homme finit sa couture, rangea gant de boxe, fil et aiguille dans sa besace et se mit à la regarder avec un intérêt croissant.

– Pourquoi vous portez un Y autour du cou ? lui demanda-t-il, en touchant brusquement son collier.

Elle rit nerveusement, faillit lâcher le volant.

– C’est un souvenir de ma première victoire au scrabble.

– C’était quoi le mot ?

– Yoga.

– Pas mal.

– …

La voiture avança d’un autre kilomètre et elle se dit qu’à ce rythme-là, elle aurait bien de la chance s’ils y arrivaient avant ce soir.

– Vous aimez bien le yoga ? lui demanda-t-il, arrêtant son regard avec insistance sur son ventre, ses cuisses, ses jambes.

– J’aime bien, oui.

– Moi j’aime bien la boxe !

– Mais vous avez dit que vous ne faisiez pas de la boxe…

– Ça défoule vachement !

– Si on s’arrêtait un peu ? Il y a une aire dans quelques kilomètres.

– Je ne suis pas fatigué.

– Mais il est presque 13h, cela fait plus de deux heures qu’on roule…

– Je ne suis pas fatigué.

– Vous peut-être pas, mais moi je commence à l’être. J’ai faim aussi en plus.

– Je ne suis pas fatigué et je n’ai pas faim. On ne s’arrête pas.

Dans le rétroviseur, Top dormait toujours. Elle se mit à jeter des regards inquiets vers les conducteurs des voitures autour d’elle, mais personne ne la regardait, tous occupés à tuer le temps de cet étrange et interminable embouteillage. La prochaine sortie était dans cinq kilomètres. La sueur dans son dos se refroidit brusquement.

– Les gens conduisent comme des fous.

Elle jeta un autre regard vers les voitures immobilisées, dont les capots fumaient dans le soleil brûlant.

– Mais on n’avance pas…

– C’est parce qu’ils savent pas conduire, je vous dis. Il doit y en avoir un chauffard trop pressé devant, il est rentré dans une autre bagnole, ça a fait l’accident d’enfer avec d’autres fous qui sont rentrés dedans. Tous des fous, je vous dis.

– Pourtant je n’ai pas vu de message indiquant un accident sur les panneaux. C’est surtout les bouchons dus aux départs en vacances, il me semble que…

– N’importe quoi ! Il y a eu un accident, je vous dis, tous des fous ces gens ! Y en a marre !

Il sortit de sa besace une clé à molette qu’il se mit à frotter méticuleusement avec un chiffon incroyablement propre, tout en lui jetant de temps en temps des regards insistants. Elle commençait à se demander ce qu’il pouvait lui arriver si elle s’arrêtait en plein milieu de l’autoroute. Avec ces ralentissements de toute façon, on n’en verrait même pas la différence. Ou alors elle pourrait s’arrêter sur la bande d’urgence. Oui, mais il le remarquerait…

Tout à coup, au moment où la voiture fit un arrêt complet, coincée derrière une Duster croulant sous les valises attachées aux barres de toit, l’homme rangea la clé à mollette dans la boîte à gant de la voiture et ouvrit la portière :

– Je vous laisse la clé à mollette madame, on ne sait jamais aujourd’hui sur qui on tombe. Il faut se méfier dans la vie, les gens sont tous un peu fous. Je m’arrête là, j’ai faim. Merci !

Et il referma la portière d’un coup sec, se glissa adroitement entre les voitures, sous les regards interloqués des conducteurs, enjamba la barrière de sécurité et disparut derrière les arbres longeant l’autoroute.

La circulation reprit au même moment et Top se réveilla, en baillant copieusement.

– Dis donc, mon grand ! tu en as loupé un bon, cette fois-ci !

 

Texte écrit pour l’agenda ironique d’août, dont les règles sont par ici.

 

13 réflexions sur “Highway to hell

  1. Pingback: Agenda ironique d’août – les contributions | bastramu

  2. une rencontre un peu impressionnante ; et c’est vrai que si le tricotage peut détendre (moi, ça me rend fou, mais c’est une autre histoire) réparer un gant de boxe avec un fil de laine, c’est un peu… comment dire ?
    🙂

  3. Sympa, les gens naïfs qui se laissent embarquer dans des histoires comme ça ! j’ai bien aimé le mystère du chien qui dort ! j’avais pensé au pire ! il aurait pu avoir dans sa besace une seringue hypodermique pour des desseins très très sombres. Mais non.

  4. Pingback: Le bout de la route (agenda ironique d’août) | Carnets Paresseux

  5. Pingback: Agenda ironique d’août – les résultats | bastramu

  6. Tiens, j’y pense, je n’ai jamais essayé de tricoter avec des gants de boxe 😉 Super Bastramu pour ton texte et cette fameuse idée pour l’AI, ça donne une bien belle récolte de textes plus fous les uns que les autres

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