C’est la pleine lune

C’est la pleine lune, c’est pour ça que je suis énervée. Agitée, surexcitée, sur les nerfs. Avec une envie passagère d’arracher la tête à tout le monde. Ou au moins de foutre mon poing sur la gueule de certains.

Comme ce matin, sur la route. Y en a un qui me colle aux fesses depuis dix bonnes minutes. Je ralentis de temps en temps, il avait l’occasion de doubler au moins trois fois, il ne le fait pas, je ralentis encore, toujours collé, alors je m’arrête en plein milieu de la départementale, je sors et je l’engueule comme du chou pourri. Le gars me traite de foldingue, je lui réponds qu’il n’a qu’à repasser son permis, visiblement il en aurait bien besoin, et apprendre les bonnes manières sur la route tant qu’à faire. Et je pars en donnant un grand coup de poing sur son capot. Il sort de la voiture, je me dépêche de rentrer dans la mienne et de redémarrer sur les chapeaux de roue. Il m’a poursuivi – de près – pendant un bon quart d’heure, je n’ai pu le semer qu’en prenant les chemins des vignes, tout le monde se perd là-dedans, et je suis arrivée au boulot avec dix minutes de retard et plus furax que jamais.

Alors que d’habitude je suis douce comme une poule. Dans la lune la plupart du temps, je n’entends même pas les remarques qu’on pourrait faire à mon égard et j’ai encore moins l’habitude d’y réagir comme ce matin. Mais quand la lune se remplit, la bête sort et tout fout le camp.

Alors il y en a toujours qui me disent que ce ne sont que de vieilles lunes tout ça, que je leur raconte des salades, mais ils n’ont qu’à les regarder, les salades, comment elles poussent quand la lune est pleine, et puis regarder autour d’eux comment tout se transforme, la mer qui remue, le linge qui jaunit, les animaux qui s’agitent.

Et le pire est que je l’oublie à chaque fois. Je perds un temps fou à me faire l’auto-analyse, à examiner au microscope tous les éléments qui pourraient dérailler dans ma vie, sans trouver de cause valable à cet état d’énervement extrême. Parce que c’est dur de tenir, à force, on s’embrouille avec ses amis, avec la famille, ça cause des soucis au boulot. On m’a même envoyé voir un psy, mais je suis tombée sur un mec bizarre qui n’arrêtait pas de me parler de mon père et de contempler mes jambes.

J’ai beau chercher partout à chaque fois, je ne trouve pas d’explication. Jusqu’au soir, quand je ferme les volets et je la voie, ronde et blanche comme un fromage de chèvre frais, avec le bonhomme renfrogné étalé en plein milieu. Et là je me dis, mais bien sûr, voilà, c’est ça l’explication, c’est pourtant évident, pourquoi n’y ai-je pas pensé avant ? Et ça va tout de suite mieux après. C’est fou comme ça rassure de trouver une cause extérieure à son problème.

J’ai lu une fois quelque part que chacun de nous est une lune, avec une face cachée que personne ne voit. Moi, les périodes de pleine lune, je puis vous dire que ma face cachée, tout le monde la voit. Un peu trop même.

Comme ce matin au boulot. Furax comme j’étais après l’épisode du gars qui me collait aux fesses, je me prends un café et je vais directement au coin fumeur me calmer. Au retour, juste avant d’entrer dans mon bureau, je tombe sur le directeur qui me jette un regard tout ce qu’on peut faire de mieux en matière de réprobation, reproche et intimidation confondus. J’essaie de ne pas m’énerver à nouveau, je m’excuse pour mon retard et je lui raconte l’histoire du trajet. Il m’écoute à peine et à la fin il me sort que je n’ai qu’à rouler plus vite la prochaine fois, comme ça au moins je ne serai plus en retard au travail. Je ne trouve rien de mieux à faire que lui balancer mon reste de café – tiède – à la figure. Il devient tout rouge, il commence à me traiter de tous les noms, à gesticuler comme une poupée désarticulée. Je lui tourne le dos et je m’en vais.

Ce n’est que dans la soirée que je me suis calmée. Quand je l’ai vue, grande et blanche comme une tarte à la crème. Et là j’ai compris. Jusqu’à la prochaine fois.

Demain il va falloir que je me trouve un autre boulot. Je suis un peu dépitée quand-même, j’avais tenu cinq mois cette fois-ci.

 

Texte écrit pour l’agenda ironique de juillet chez Mathurinades et coquecigrues. Il fallait parler de la lune, en utilisant au moins une expression française comportant le mot « lune ».

19 réflexions sur “C’est la pleine lune

  1. Pingback: Dix lunes, dit l’autre (agenda ironique de juillet) | Carnets Paresseux

  2. Pingback: Les contributions à l’Agenda Ironique de Juillet – Mathurinades et coquecigrues

  3. Hum, sinon par ici où qu’on peut se baigner dans la mer, mais pas partout , tout l’temps à cause des hauteurs d’eau qui varient selon … plusieurs facteurs dont un principal qui se raccorderait assez bien avec ton fromage de chèvre frais… on utilise, parfois, pour les plus avisé..e..s un outil.
    Cet outil peut avoir plusieurs formes selon les gouts de l’utilisatrice ou .teur, mais est globalement appelé …wait for it… CA…LEN….DRIER.
    ;o)

  4. Eh, je confirme : ce n’est pas une légende, l’effet « pleine lune »…on ne se reconnaît plus !
    Enfin, tant qu’on ne vire pas « garou-garou », y’a encore de l’espoir…

    Bien aimé ton texte…
    (et je dis pas ça parce que t’es mal lunée… 😉

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.