Je préfère le silence

Dans une salle de concert plongée dans une relative pénombre, je suis (mal) assise sur un siège en bois, face à une estrade remplie d’instruments et de musiciens parfaitement habités par une musique pour moi incompréhensible. Derrière eux, un mur noir sur lequel de grandes lettres imprimées au pochoir sur des feuilles jaunâtres indiquent la philosophie du lieu.

J’écoute une musique expérimentale – du jazz contemporain ? – qui me fait rire, qui n’a ni queue ni tête, à laquelle je n’adhère pas du tout et par conséquent l’ambiance est imprégnée d’une intense étrangeté. Impression de flotter, d’être à la fois au-dessus et en-dessous de qui se passe.

Il ne se passe pas grand-chose mais je retrouve la sensation euphorisante de regarder de tous mes yeux ce qui se passe quand il ne se passe rien.

Dans un coin de la salle un jeune couple, installé devant une petite table en bois, joue aux échecs, parfaitement imperméable à tout ce qui les entoure. Ils rigolent de bon cœur, se regardent amoureusement comme s’ils étaient chez eux, dans un salon sûrement douillet, avec un canapé gris et une petite table blanche, un tapis épais et des rideaux occultants.

Devant eux, dans un canapé placé bien devant la scène, un couple beaucoup plus âgé écoute très attentivement une musique qui devient de plus en plus incohérente. Ils se tiennent bien droit, tous les deux, l’homme bouge la tête de temps en temps dans un mouvement qu’il voudrait au rythme de la musique si rythme il y avait.

Un homme habillé en noir, bière à la main, épaule appuyée contre un mur, ressemble à Dracula. Les vampires aiment-ils le jazz contemporain ?

Un monsieur encore plus âgé, aux cheveux plus sel que poivre, peignés bien lisses le long du crâne, prend beaucoup de photos ou alors filme le concert avec un appareil photo de dernière génération, doté d’un objectif blanc assez hypnotique.

La jeune fille qui joue aux échecs s’est affaissée sur sa chaise. Je me demande si le jazz contemporain aide en quelque mesure la concentration et la méthode stratégique.

Une lampe assez démodée est allumée sur un amplificateur. Les musiciens sont très habités par le jazz contemporain. Un ventilo dort sur un tonneau en métal.

Les joueurs d’échecs ont fini leurs verres de vin, la fille a enlevé son écharpe.

Dans le jazz contemporain / musique expérimentale il n’y a pas de chanson, donc pas de pause.

J’ai mal aux fesses.

Et aux oreilles.

C’est long.

Les joueurs d’échecs viennent de commencer une nouvelle partie. Zut, j’ai raté la fin de la première, j’aurais bien voulu savoir qui des deux avait gagné.

Les deux personnes plus âgées assises devant eux n’ont pas bougé d’un iota.

Tout autour, les gens sont parfaitement habités par cette musique expérimentale qui n’en finit plus.

Si, ça y est ! Au bout de quarante minutes d’enchaînement inextricable, le public applaudit, enthousiasme débordant, encore, bravo, quelle claque !

Je peux enfin me lever et me dire en mon for intérieur, décidément, dans certaines occasions, sans l’ombre d’aucun doute, je préfère le silence.

Une réflexion sur “Je préfère le silence

  1. idem je répondrai par ce vieil adage  » la parole est d’argent en l’occurrence la musique …. mais le silence est d’or « 

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