Perpignan – Port la Nouvelle en 43 minutes

Allez, c’est parti ! J’espère que ça va enregistrer… zut… bon, si tu oublies de rétrograder et que tu passes directement en deuxième alors que tu étais en cinquième parce que tu es perturbée parce que tu viens de lancer l’enregistrement, ça va pas le faire !

Bon. Alors, on est le jeudi 8 novembre et je voudrais tester une expérience inspirée par David Lodge et de ses Pensées secrètes que j’adore… et au fait j’ai envie d’enregistrer tout ce qui me passe par la tête pendant mon trajet du matin… et j’espère que ça va marcher parce que si je parle toute seule pendant une demi-heure, voire 40 minutes… en plus c’est pas trop mal là parce que je suis coincée derrière un camion citerne où c’est marqué… je ne sais pas quoi… je vois pas, je suis pas assez près…

Il y a un beau ciel ce matin, il est 7h22… et bon, je dois renoncer à mon petit plaisir d’écouter la radio, c’est-à-dire l’horoscope surtout… que j’aime bien, même si c’est pas vrai, mais des fois, ah, médaille d’or, machin, c’est sympa, j’aime bien, ça fait mes petites repères, le double espresso du matin, RTL2, je sais que quand il y a l’horoscope je vais être vers Fitou… non… un peu avant Fitou…

J’ai encore 30 bornes jusqu’à Port la Nouvelle, j’arrive au petit endroit avec les platanes, c’est tout couleur rouille, c’est l’automne, c’est le mois de novembre, c’est normal… mais en fait je veux faire ça parce que je suis à sec en ce moment, j’ai écrit un texte une fois, textuellement à sec, je vais pas le reprendre, bof, je suis tout le temps à sec, à sec, à sec, faudrait mieux de me mettre au boulot et puis voilà ! Mais bon, j’ai pas envie de me mettre la pression non plus, parce qu’après si je me mets trop la pression, ça va pas aller, donc je me dis je vais faire une expérience et puis après je vais retranscrire et ça va peut-être donner quelque chose d’intéressant, on verra bien.

En tout cas merci David Lodge !

Il faut que je fasse attention parce que je conduis quand-même ! Je parle, je parle, mais bon…

Porta dels Paisos catalans.

Ah, il y a un ciel magnifique là … sur la mer… du rose… du rose avec les nuages, du rose avec du jaune, du doré, du rouge, du gris, du bleu, du bleu pâle… c’est pratique d’être coincé derrière un Otero Trans SL Puente Vedra… ça doit être un camion citerne espagnol… Santiago de Compostella… ça me fait penser au Chemin de St Jacques de Compostelle. Santiago c’est Jacques ? Tiago ? ça me fait penser au petit garçon dans ce magasin… il s’appelait Santiago mais le diminutif est Tiago… il y a les cyprès… c’est joli les cyprès, Van Gogh en raffolait, des cyprès… il s’est coupé l’oreille, Van Gogh… quelle idée ! pauvre Vincent ! comment s’appelait ce livre-là ?… La joie de la vie… sur la joie de peindre la vie peut-être, je ne sais pas… Irving Stone ? oui, je crois, il avait fait le bouquin sur Michelangelo aussi… Michelangelo, tortellini, ravioli, spaghetti… qu’est-ce que c’était bien l’Écosse avec ce festival… les Furies, non, pas les Furies, ça c’est à Châlons, c’était le festival… ce festival d’arts de rue… à Edinburgh… je me rappelle plus…

Les étangs, c’est magnifique, l’eau c’est un œil de poisson… œil de poisson, c’est clair comme un œil de poisson, ça me fait penser à Klara Jarunkova, Le frère du loup solitaire, allez, double, double, voilà, laisse-moi tranquille, double, voiture blanche, Peugeot, 106, non, 206, les Peugeot 106 c’est plus petit, voilà, comme ça je suis tranquille, il n’y a personne derrière moi, je peux regarder les étangs tranquillement… c’est magnifique… ouais, j’aime bien quand-même mon trajet, c’est tôt, 5h, pour se lever, mais bon, qu’est-ce que c’est beau là, les étangs… le lever du soleil sur la mer, non, pas la mer, les étangs.

Là il y a un feu pour les trains et il est vert. Je me demande si tu passes en… comment ça s’appelait ce truc-là, que tu utiliser pour passer sur les rails ? c’était aux Etats-Unis, je ne sais pas si ça existait en France, tu appuies sur une espèce de manivelle, debout sur une planche sur des roues et puis tu avances sur les rails, si c’est vert, cela veut dire que tu peux y aller ? oh, ça ne doit plus exister ça, c’était dans le film O brother… O brother where art thou… I am a man of constant sorrow… mmm… ça défoule de chanter dans la voiture. George Clooney. Nespresso, what else?

Je crois que j’ai loupé l’horoscope, bon, tant pis, 7h29, ce sera le journal, oh, je n’ai plus envie d’écouter le journal en ce moment…

Port Fitou. On n’est jamais allé à Port Fitou.

Mais j’aime bien cette expérience, ça transforme un peu ma routine, je ne sais pas si je le ferais tout le temps, mais ça transforme un peu un trajet banal, quelque chose que je fais tous les jours en une expérience littéraire… littéraire… ouais…

Est-ce que je dis vraiment tout ce qui me passe par la tête ? Se prendre la tête, je me prends toujours trop la tête, Adriana, la fille qui se prenait toujours trop la tête… comme l’autre idée que j’ai eue, le vieux monsieur qui lisait des romans d’amour, non, le vieux monsieur qui était resté coincé dans l’ascenseur, mais tiens ce serait un truc sympa, que dirait un vieux monsieur coincé dans un ascenseur ? est-ce qu’il paniquerait ? non, je verrais plutôt un monsieur qui prendrait ça avec beaucoup de philosophie, qui attendrait, qui serait capable d’attendre un jour, deux jours, trois jours, jusqu’à ce qu’il y ait quelqu’un qui se rende compte qu’il y a un monsieur coincé dans l’ascenseur, et après il se comporterait comme un de ces lords anglais, hé ben, vous en avez mis du temps ! trois jours, coincé dans l’ascenseur !

Allez, c’est vert, on y va, on passe.

Élevage de beaucerons… c’est quoi des beaucerons ? c’est comme des chèvres ? des mâles ? il doit y avoir des femelles aussi, dans les beaucerons, on dit comment, au féminin ? des beauceronnes ? faudrait que je regarde dans le dictionnaire, beauceron, qu’est-ce que c’est et quel est le féminin ?

Ah, le camion citerne s’arrête ! Zut, je n’aurai plus mon repère, j’étais tranquille pépère là, derrière, maintenant je vais être derrière la Peugeot 206… oh, c’est pas grave… allez, avance toi… attends, tourne pas trop à droite quand-même…

7h32. J’ai des copies à faire ce matin. Oh, j’ai un trou, je les ferai après. Au fait ça me fatigue un peu, ça me donne mal à la tête, parce qu’il faut quand-même parler pendant une bonne demi-heure j’espère que j’aurai encore la voix pour mes cours de ce matin, trois heures de cours, 3e, 3e, 4e…

Moulin à huile. C’est quoi un moulin à huile ? C’est marrant, parce qu’avant je ne me suis jamais posé la question, un moulin à huile, comment c’est ? Maintenant, j’irai écouter ça, j’irai regarder comment c’est un moulin à huile, à quoi ça ressemble.

Donc, conclusion n°1 de cette expérience : tu poses des questions intéressantes, tu t’ouvres au monde. C’est comme disait Paul Auster, if you want to learn how to live, you need to start paying attention. Ah c’est beau ça ! Qu’est-ce que c’est beau Paul Auster, j’espère qu’il écrira encore de belles choses parce qu’il est déjà un petit vieux, le pauvre petit !

Oh là, y a eu un accident ou quoi ? Non, c’est le camion des poubelles. Oh là là, j’espère qu’il va pas me passer devant… c’est marrant, si tu fais les poubelles là dans les bleds paumés, hé ben, tu dois en faire du trajet… du coup, tu dois prendre ton temps, c’est pas comme dans les villes, tou, tou, tou, à la chaîne, faut y aller les gars !

Non, on va pas prendre l’A9, on va aller tout droit.

Oh là ! il y a les… y a pas les flics mais il y a peut-être les pompiers derrière… ça va, je vais pas vite, 80. On se traîne à 80. Si tu veux doubler mon grand, vas-y ! ah non, tu peux pas. Bon ça va, si je vais à 83 tu vas pas m’en vouloir. C’est un flic ou quoi ? Voiture rouge, je sais jamais moi. Non, c’est pas un flic c’est un pompier. Pompier ou SAMU ? Non, c’est un pompier. C’est une camionnette de pompiers. En plus il n’a pas son gyrophare allumé, donc c’est bon, c’est que tout va bien, il est pas pressé.

Bon, ça m’a perturbé, dès qu’il y a des voitures comme ça, ça y est ça me perturbe. Qu’est-ce que je disais ?

J’aime bien PLN comme ça, mais bon, c’est loin, surtout cette année, 5h du matin tous les jours… tiens, Frayssinet, c’est un truc de raisin ça, c’est marrant, on dirait de petites maisons, de grosses ruches.

Quelle heure il est là ? 7h38.

J’adore le ciel le matin, c’est magnifique… et ces étangs… cette eau… oh là, roule pas sur la ligne continue, surtout pas en virage…oh, on dirait une barque… si, c’est une barque, il y a une barque là-bas, qu’est-ce que c’est beau ! et puis il n’y a pas une vaguelette, c’est une mer d’huile on appelle ça, c’est pas l’œil de poisson, l’œil de poisson c’est pour le ciel dans le bouquin de Klara Jarunkova, je me demande, tiens, je n’ai jamais regardé voir si elle a écrit d’autres livres pour enfants, faudrait que je regarde tiens !

Hé ben ! tu vois ? si je n’avais pas fait cette expérience j’aurais jamais eu l’idée de voir si mon auteur préféré quand j’étais gamine, Klara Jarunkova, est-ce qu’elle a écrit d’autres choses, pourtant cela semble évident, de regarder des choses pareilles, mais bon, moi, les choses évidentes, j’ai du mal avec les choses évidentes. Ça peut crever les yeux, pfft, je vois pas !

Bon, il va y avoir du soleil. Est-ce que je mets mes lunettes de soleil ? Oh, je crois que ça va aller.

I don’t care at all… I am lost…mmm…

Finalement ça a l’air assez naturel, je parle je parle je parle, mais je ne sais pas si c’est vraiment… s’il y a vraiment chaque pensée… au fait c’est pas 100% naturel parce que la pensée dans la tête, si tu ne la formules pas, si tu ne l’articules pas par le langage, c’est différent… ce n’est pas… la pensée n’est pas aussi construite que la parole. Oui, c’est une grande vérité que tu sors là ! C’est beau ! Non, mais c’est vrai, parce que… allez, vas-y, double toi ! une pensée dans la tête, ça vient pchttt comme ça, dans trois secondes t’as la pensée et après quand tu l’articules par la parole, ça prend beaucoup plus de temps ! est-ce que ce serait une question de temps ? parce que la pensée va beaucoup plus vite, hein, on dit vite comme la pensée dans les contes roumains, il y en avait un qui allait vite comme le vent et un autre qui allait encore plus vite et au fait la pensée va plus vite que le vent puisque le chevalier, il y en avait un qui allait vite comme le vent et un autre qui allait encore plus vite, c’est-à-dire comme la pensée… ça se trouve la coccinelle Volkswagen blanche qui vient de me doubler, elle doit se demander qu’est-ce que je suis en train de dire/faire mais tu me diras, vu toutes les voitures connectées maintenant, les gens qui parlent tout seuls dans leur voiture et en fait ils sont en train de passer un coup de fil sur leur smartphone intégré je sais pas où sur le tableau de bord… voilà, donc ça fait pas bizarre, c’est pas comme dans David Lodge, comme Ralph Messenger qui parlait tout seul dans sa voiture et il y en avait un qui le lorgnait parce qu’il trouvait ça bizarre. En même temps, lui il parlait de sexe et de Helen Reed qui le faisait bander comme je sais pas quoi… un cheval ? donc à mon avis, il a dû se sentir un peu gêné de parler de tout ça alors qu’il y avait d’autres voitures autour de lui et puis en plus lui, il était en plein embouteillage, il n’allait pas vite et il y avait des gens qui pouvaient le regarder, moi je roule, je roule…

7h42. Je serai bientôt arrivée. Ouais, c’est quand-même intéressant parce que la pensée non-articulée, ça n’a pas la même consistance, ça n’a pas la même chair, c’est immatériel, oui, bien sûr que c’est immatériel, la parole est matérielle, pour la parole tu as besoin de bouger les lèvres, la langue, tu fais des gestes avec la main, comme je suis en train de faire là, en ce moment-même… c’est autre chose…

Donc du coup, il y a quand-même une part de naturel qui est perdue… parce que si je pouvais me mettre un électrode dans la tête… et d’ailleurs… non, je ne pense pas que ça soit inventé ça encore, un truc dans la tête et on retranscrit les pensées de quelqu’un… oh, j’écrirai bien vite plein de choses moi, si je ne devais pas articuler par la parole…

Je suis curieuse de voir… de savoir si on va bien m’entendre sur l’enregistrement vu que j’ai mis le téléphone sur le rebord là… des fois aussi, tu peux parler… pas dans le vide, mais il n’y a pas vraiment de pensée derrière, tu parles pour meubler, je me demande si tu peux parler, parler d’une chose, si tu pouvais te dissocier à ce point-là, être capable de parler d’une chose et penser complètement autre chose, c’est-à-dire être dans ta pensée, être en train de créer ou de réfléchir à je ne sais pas quoi et puis en même temps parler à quelqu’un du temps, de la pluie…

C’est bon, je suis arrivée. Vous êtes arrivés.

Oh là ! Garée bien de travers ! Oh, ça ira.

7h45. C’est fini.

 

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