Dans une bibliothèque, la nuit

 

– Vite, dépêche-toi ! chuchota Alice, en sautant habilement de son étagère. La réunion a dû déjà commencer, on est terriblement en retard !

– Qu’est-ce que tu peux être imbue de tes personnages ! lui lança Dorian Gray, en s’étirant avec lassitude de toutes ses pages.

Mais Alice ne l’écoutait déjà plus. Elle sautillait avec adresse parmi les étagères métalliques, à travers la bibliothèque plongée dans le noir, ses couvertures écornées frétillantes d’impatience. Dorian Gray faisait de son mieux pour la suivre, mais ses pages étaient un peu raides, il faut dire que cela faisait longtemps qu’il n’était pas sorti de son rayonnage, les gens ne lisaient plus les classiques.

Dans le hall d’entrée, posée cérémonieusement sur le bureau de prêt-retour, La Chartreuse présidait la séance, Les Misérables à sa gauche et Les Rougon-Macquart à droite.

– Bonsoir à tous et merci d’être venus si nombreux.

– … et nombreuses, toussota Sally Mara.

– et nombreuses, se corrigea La Chartreuse, gênée par cet oubli que la petite fille de Queneau ne lui pardonnera sûrement jamais. Nous nous sommes réuni(e)s aujourd’hui pour essayer de résoudre un problème épineux qui nous touche tous au plus haut point : les gens ne lisent plus les classiques.

Murmures d’approbation de La guerre et la paix, Tristram Shandy et Don Quichotte, tous nouvellement réédités aux couvertures flambant neuves.

– Moi depuis que je suis arrivée, cria La Recherche, je ne suis sortie qu’une seule fois ! Une seule fois en cinq ans ! Je ne sais même plus à quoi ressemble le monde de dehors !

– Ouais, mais t’es trop longue aussi, avoue, avec tes sept volumes, qui c’est que ça va prendre le temps de se farcir tout ça là ? lui dit Zazie, en se dandinant sur ses feuilles bien tournées.

– Mais quel langage ! Quel discours ignoble ! se révolta L’art poétique de Boileau. Ainsi parle-t-on donc de nos jours ?

– La grammaire, c’est pas mon fort !

– Ordre dans la salle ! s’énerva Tristram, en tapant de son quatrième de couverture sur la machine de prêt-retour.

– Alors, reprit La Chartreuse, regardons déjà les causes de ce fléau : pourquoi les gens ne lisent-ils plus les classiques ? Et de moins en moins de livres en général ?

– Demandons au spécialiste ! proposa La princesse de Clèves, rougissant de toutes ses couvertures.

Tout le monde se mit à chercher le spécialiste, i.e. Pourquoi lire les classiques d’Italo Calvino. Mais celui-ci était de sortie cette nuit-là, il ronronnait de plaisir dans les mains d’une étudiante en littérature comparée.

– Il est pas là ! cria Zazie, après avoir rapidement inspecté la salle.

– De toute manière, dit Tristram, le problème est mal posé. Classique, moderne ou contemporain, au fond ce qui nous chagrine tous c’est le fait de sortir de moins en moins de cette bibliothèque.

Murmures d’approbation, cris de révolte, soupirs résignés, appels à la révolution.

– Je propose donc, continua Tristram, que chacun réfléchisse à une solution originale à ce problème et qu’on se réunisse à nouveau dans trois nuits pour voir ce qu’on peut faire.

Applaudissements, cris enthousiastes, Tristram pour président.

– De toute façon, râlait Dorian en traînant des couvertures sur le chemin de retour, il n’y a pas de solution. Nous allons tous finir numérisés, stockés sur disque dur, oubliés sur je ne sais quel serveur. Trouver une solution en trois nuits, quelle idée ! C’est impossible !

– Tu devrais me relire de temps en temps, tu saurais qu’il y a très peu de choses qui soient vraiment impossibles, lui répondit Alice, en s’installant confortablement sur son étagère.

 

Texte écrit pour le concours d’écriture Une bibliothèque, la nuit, organisé par la Médiathèque de Perpignan à l’occasion de la Nuit de la lecture 2018.

2 réflexions sur “Dans une bibliothèque, la nuit

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