L’île flottante

– Y a de la flotte dans la malle ! cria Pencroff le marin.

Top le chien aboyait à s’en donner une laryngite, Harbert l’orphelin, imperturbable comme un ado au smartphone dans les mains et les écouteurs dans les oreilles, lisait un livre de botanique, Gédéon Spilett le reporter prenait des photos à tire-larigot pendant que Nabuchodonosor, l’esclave affranchi, attendait, impassible, l’idée salvatrice de son ancien maître.

Cyrus Smith, gardant son sang-froid et sa savantite intacte, concocta illico presto un système de vidange avec un bout de corde et quelques feuilles arrachées, non sans quelque difficulté, au bouquin de Harbert. Le ballon se redressa et prit de l’altitude. La tempête s’en alla voir ailleurs, le ciel s’éclaircit et le soleil se mit à réchauffer les cœurs rudement mis à l’épreuve de nos pauvres voyageurs.

– De la terre ferme en vue ? demanda Gédéon Spilett à Pencroff, qui scrutait l’horizon.

– Que nenni ! s’exclama le marin.

– Nous sommes coincés dans les airs alors, remarqua Cyrus Smith, qui réfléchissait déjà à l’aménagement du territoire et à la procuration de vivres.

– De toute manière, ce ne sera pas pour plus de cinq semaines en ballon, les rassura Jules Verne, confondant le titre de son manuscrit.

– Comment allons-nous faire ? s’inquiéta Pencroff le marin, que la perspective de passer trop de temps loin de son milieu naturel n’enchantait guère.

Cyrus Smith jeta un regard songeur autour de lui.

– Patientez… je réfléchis…

Et il réfléchis si bien qu’il trouva le moyen de fabriquer, avec les moyens du bord (i.e. le bouquin de Harbert, l’appareil photo de Gédéon, les cordes de Pencroff, la casserole de Nab et les poils de Top) une canne à pêche télescopique, une gourde isotherme, un lasso pour attraper des oiseaux, un jardin écolo, des hamacs pour le dodo, des toilettes sèches, de la mayonnaise en poudre, de la meringue, de la crème à la vanille et même du porto, car, il est bien connu, les anglais, sans le porto, c’est pas rigolo.

Et ils voyagèrent ainsi longtemps, bien plus longtemps que cinq semaines, en ballon, et nul ne retrouva plus jamais leur trace, car Jules Verne avait définitivement perdu sa tête et ses brouillons à cette époque-là, oubliant son projet ultime de réunir certains de ses plus célèbres romans d’aventures et de les réécrire à rebours, en se parodiant lui-même, projet dont seul le nom reste connu aujourd’hui : L’île flottante.

3 réflexions sur “L’île flottante

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