6 Rue du Four Saint Jacques

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Je continue ma série de textes sur cette ville du Midi où je me délecte de vivre en ce moment avec un projet explorant cette fois-ci, imaginant plutôt, ce qui se passe derrière les murs.

Je me suis proposée de choisir quelques rues à Perpignan, un certain numéro – le 6 en l’occurrence, de façon un peu aléatoire au début, et après parce que je vis dans le 66, et d’imaginer la vie des gens qui habitent à ce numéro. La vie, c’est un grand mot, imaginer plutôt quelles personnes pourraient y habiter dans telle ou telle maison, ce qu’elles pourraient bien être en train de faire au moment où je m’arrête devant leurs fenêtres, ce qu’elles pourraient se dire au moment où j’essaie de percer les murs avec mon crayon.

La meilleure conclusion de chaque texte serait – si j’avais le courage ou la prédisposition pour ce genre de choses – de sonner à la porte dudit numéro et de comparer imagination et réalité. Mais je ne suis pas sûre de vraiment vouloir savoir.

 

Je commence volontairement avec une rue situé dans le quartier Saint Jacques, ce quartier vivant et plein de charme, malheureusement en voie de disparition. J’avais l’intention d’écrire sur le numéro 6, Rue du Paradis, à cause de ce beau nom de rue, bien évidemment. Mais il se trouve que le numéro 6, Rue du Paradis ne m’a pas du tout inspirée. Il n’est non seulement inexistant, du numéro 2 on passe directement au 8, mais c’est un côté de la rue constitué essentiellement d’un mur sans personnalité.

J’ai alors continué mon chemin jusqu’à ce que la rue du Paradis devienne Rue du Four Saint Jacques. Et au numéro 6 se trouve une grande maison divisée en plusieurs appartements, je dirais trois car il y a deux étages donc 3 niveaux avec le rez-de-chaussée.

Juste devant, collées au mur graffité d’un M=T encadré d’un cœur ( ?), quatre chaises recouvertes d’une espèce faux cuir noir, troué et abîmé par la pluie, le vent, le temps. Des dames vêtues de noir s’asseyent ici en été, les après-midis surtout, pour fuir la chaleur accablante des appartements trop exigus et pour discuter des dernières nouvelles du quartier, du temps qu’il fait, des enfants, de Dieu, de tel ou tel passant, de la vie.

Au rez-de-chaussée, derrière les chaises noires et défoncées, une espèce de grosse chaîne à vélo est cadenassée aux barreaux de la fenêtre aux volets presque fermés. Elle n’a pas l’air de servir, mais il y a quelques années, un jeune ado y attachait son vélo ou son scooter. Scooter, sûrement. Les volets de la fenêtre son légèrement entrouverts, pas de lumière à l’intérieur. Une seule personne y habite, un trentenaire qui travaille comme agent de sécurité dans une boîte de nuit et qui passe ses journées à dormir.

Au premier étage deux portes-fenêtres, des volets en bois, peinture écaillée. Le volet de droite est fermé, celui de gauche est légèrement entrouvert, on dirait qu’il est tout le temps comme ça, légèrement ouvert, mais pas trop, fermé contre le monde. Pourtant on l’ouvre parfois, pour étendre le linge sur le séchoir accroché à la balustrade d’un minuscule balcon, c’est une dame d’une quarantaine d’années, vêtue d’habits colorés, qui étend les vêtements en contemplant la rue en long et en large, en jetant parfois de longs regards rêveurs au ciel qu’elle voit à peine au-dessus de sa tête, tellement la rue est étroite, se dépêchant ensuite de fermer la fenêtre pour que les bruits de la rue ne réveillent pas son fils de 14 ans qui dort jusqu’à midi dans la pièce à côté dont les volets sont presque tout le temps fermés.

Pas de balcon au deuxième étage. Les volets à gauche sont fermés, à droite ils sont légèrement entrouverts, on dirait que du linge sècherait sur un fil dans l’encadrement de la fenêtre, mais c’est en fait un rideau sur une tringle improvisée avec des pinces à linge. On a l’impression que la fenêtre est légèrement ouverte. Pas de lumière à l’intérieur, donc on ne peut pas voir cet homme d’une cinquantaine d’années, aux cheveux déjà très blancs, en train de nourrir un gros chat orange, extrêmement paresseux, qui se dirige avec grande lenteur vers son bol rempli. L’homme le regarde manger, prend un air triste quand le chat se déclare rassasié au bout de quelques croquettes, l’encourage à manger davantage, lui donne de l’eau dans un petit bol métallique, note ensuite dans un carnet la quantité de croquettes ingurgitée par le chat, le jour, l’heure, soupire en refermant le carnet.

En tournant un peu autour de cette maison plongée dans le noir et aux fenêtres irrémédiablement closes par ce mardi venteux de février à dix heures du matin, je me rends compte que l’entrée se situe sur le côté, rue Joseph Bertrand, et que la maison est en fait divisée dans cinq appartements, et non pas trois comme je l’ai cru au début, avec un studio/chambre de bonne sous les toits, où vit un philosophe à la retraite, qui écrit un livre sur la vie et ses illusions, il est justement, en ce moment même, en train de finir le troisième chapitre dédié aux plaisirs du corps et leur vanité.

Les fenêtres et les volets de ce côté ne sont pas plus ouverts que du côté de la rue du Four Saint Jacques. Aucun bruit ne parvient de l’intérieur.

Le mystère s’épaissit.

Je reviens à mon premier point d’observation, en espérant qu’on ait ouvert une fenêtre ou un volet.

Rien n’a changé, on ne voit personne. L’agent de sécurité doit dormir profondément, ainsi que l’adolescent du premier étage. L’homme du deuxième caresse longuement son chat, la dame du premier écrit une lettre à son amie qui vit dans un pays lointain.

J’attends encore quelques minutes. Toujours aucun bruit, aucun mouvement.

Je referme mon carnet et je m’en vais.

3 réflexions sur “6 Rue du Four Saint Jacques

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