On a retrouvé le E

e-scrabble

On[1] disait qu’il avait disparu[2]. Certains[3] ne s’en étaient même pas aperçus.

C’était pourtant évident, son absence crevait les yeux, rien n’allait plus, on inaugurait la Damnation, un flic n’osait plus sortir la nuit, ça complotait, ça conspirait partout, on tuait son frangin pour un saucisson, son voisin pour un crouton, un quidam pour un quignon, on avilissait, on trahissait, on dissimulait, chacun haïssait son prochain.

Alors que lui, le E, le coupable, le grand disparu, il était là, tranquille, pépère, glissé entre une bordure de trottoir et une voiture noire, à côté d’une feuille brunie, le trait supérieur légèrement effacé, la valeur de 1 presque rendue invisible à force d’être manipulé, frotté, mordillé, léché, jeté, ramassé, posé.

Il n’avait pas vraiment disparu, il avait eu tout simplement marre qu’on le laisse de côté. Depuis ce jour maudit où un certain filou a décidé de l’exclure exprès, ce fut fini ! On s’amusait à l’oublier, à le remplacer, à l’écraser, à l’humilier.

Sauf, bien sûr, lorsque celui dont on taira le nom, ce cancre, ce farfelu, décida de lui donner le change et de le solliciter à tire-larigot[4]. Il n’y a pas à redire, il était content le E là-dedans, très satisfait, très repu, il avait de la place, il n’y avait que lui sur 144 pages, il faisait ce qu’il voulait, s’étirait à excès, s’étalait, écartait bien ses trois traits, se languissait, soupirait, jouissait.

Mais cela l’avait fatigué, de revenir en force comme ça, c’était trop. Alors il s’était réfugié dans un autre jeu, un jeu qui, même s’il ne lui accordait pas une grande valeur, au moins lui laissait la chance de faire un bon mot, un mot normal, peut-être un peu trop usuel, certes, mais un mot familier, qui vous disait quelque chose, qui vous rassurait. Les gens aiment qu’on leur dise des choses familières, qu’on les rassure, le E est très doué pour ça, avec son statut de lettre la plus usitée de la langue française.

A la longue, il est vrai que parfois c’est un peu banal. A force de LE, SE, DE, on s’ennuie un peu. Les prouesses du loustic lui manquent. Certes, il le tournait sur tous les côtés, le tortillait et l’abusait, mais le résultat, à la fin, était vraiment… comment dire… ce biscornu, cet extravagant, what a man !

 

 

[1] Il me semble que c’est toujours problématique de commencer un texte avec « on ». Qui c’est, « on » ? Une foule entière de références peut se cacher derrière ce trésor d’impersonnalité. Ce n’est pas très judicieux non plus de commencer ainsi. « On » devrait être essentiellement anaphorique, mais quand il se place, j’ai envie de dire, presque de lui-même, au début, à qui fait-il référence ? A tous ceux qui voient de quoi je parle, certes, à tous ceux qui ont lu celui dont je parle, bien évidemment, et aussi à tous ceux qui ont dit des choses, comme ça, sans savoir vraiment de quoi ils/elles parlent.

[2] A vrai dire, il n’a pas disparu complètement de ce fameux lipogramme, il y en a toujours un qui traîne quelque part, apparemment, mais nul n’a jamais su le retrouver.

[3] Cela m’étonne encore aujourd’hui qu’on ait pu lire La Disparition sans se rendre compte qu’il manquait le E. Comme ce fameux critique littéraire, dont le nom m’échappe, qui a écrit une belle chronique à propos de ce roman sans rien comprendre, sans rien remarquer, vous imaginez la honte devant ses copains après ?

[4] Voir Les Revenentes.

2 réflexions sur “On a retrouvé le E

  1. Avant de tomber les feuilles volent………….. , si le E tombe c’est peut être qu’on ne ne lui laisse pas assez de temps pour voler et trouver sa place

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