Un coin perdu (Pli sélectif 3)

 

Un coin perdu couverture rectoUn coin perdu couverture verso

 

Dans cette petite gare ensoleillée, entourée d’étangs qui présagent au loin la mer, les brins d’herbe se glissent entre les cailloux dont les rails se laissent envahir.

Le train ne s’arrête que deux minutes, le temps que Georges monte dans une des voitures et que trois autres passagers descendent.

Les sièges sont recouverts de tissu à petits carreaux, bleu, gris, blanc. Georges choisit une place tout au fond du wagon presque désert, s’installe côté fenêtre et se laisse bercer, l’espace de quelques instants, par le doux roucoulement des roues. Il a presque envie de dévier de son programme et de s’adonner aux joies de la contemplation pour la prochaine heure et demie.

Mais Georges est quelqu’un de très discipliné. Il sort une boîte rectangulaire de son sac à dos posé sur le siège à côté, en verse le contenu sur la tablette déployée devant lui et se met sérieusement au travail.

Ce puzzle est peut-être moins difficile que d’autres. Petit à petit, prennent forme les roues métalliques, les cailloux envahis par les brins d’herbe, les sièges recouverts de tissu à petits carreaux, bleu, gris, blanc, la barbe touffue d’un homme d’une quarantaine d’année, penché sur un puzzle presque terminé.

Au bout d’une heure, Georges se redresse dans son siège et sourit en regardant la dernière pièce du puzzle, le coin inférieur gauche. Les choses sont toujours simples quand on suit bien le mode d’emploi.

Il s’accorde quelques minutes de contemplation avant de tout défaire et de ranger les pièces dans leur boîte rectangulaire. Il sort ensuite un petit carnet de la poche de son veston et l’ouvre à la dernière page. Il barre le troisième élément d’une liste de dix, écrit soigneusement la date à côté, se sourit à lui-même.

 

« Mesdames, Messieurs, prochain arrêt, Chavignolles ».

 

Georges se dépêche de ramasser ses affaires. Il est le seul à descendre à cet arrêt et, de toute façon, le train est presque vide.

A l’endroit où il était assis quelques minutes auparavant, au centre de la tablette restée déployée, trône une pièce de puzzle, le coin inférieur gauche, représentant des brins d’herbe qui se glissent entre les cailloux dont les rails se laissent envahir.

 

 

Ce texte constitue le troisième volet d’un projet que j’ai baptisé Pli sélectif (les premières tentatives sont ici et ici) et qui vise à regrouper plusieurs objets trouvés dans les rues de nos villes et à leur donner une fonction artistique. On commence d’abord par marcher longuement, patiemment, la tête penchée, le regard rivé au sol. Avec un peu de chance, on trouve ce que l’on cherche : un bout de papier de la taille d’une carte bancaire, dont la couleur, l’inscription ou la fonction d’origine intrigue. On ramasse, on regarde attentivement, on lit plusieurs fois ce qui est inscrit dessus. On se laisse inspirer. Par le bout de papier, par l’endroit de la trouvaille, le temps qu’il fait ce jour-ci, l’humeur du promeneur ou bien d’autres détails fugaces mais délicieusement importants. Le texte final est écrit à la main sur du papier recyclé. La couverture du petit livre qui en résulte aura intégré l’objet trouvé. Lire le texte en regardant de temps en temps l’objet sur la couverture, recto-verso.

A suivre…

 

3 réflexions sur “Un coin perdu (Pli sélectif 3)

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  2. Pingback: Les plis sélectifs à la Librairie Torcatis de Perpignan | bastramu

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