Au pays du papier mou

boulettes de papier

Voilà maintenant dix jours que je suis arrivé au village. L’endroit est paisible, il ne pleut jamais et une légère brise venant du Nord-est permet de supporter assez aisément la chaleur du désert.

Le jour de mon arrivée, on m’a confié une maison en papier dont je dois remplir les murs, à l’intérieur comme à l’extérieur, et une boîte de crayons. Pas de gomme. On ne m’a pas donné de date butoir, et d’ailleurs le temps semble passer différemment ici, je n’ai aperçu aucune horloge et les habitants ne portent pas de montre.

J’ai été, au début, fort étonné par l’apparence de ce village et par l’aspect de ses hommes. D’abord, tout ici est fait en papier. Les maisons sont construites à partir de grandes feuilles format A3, dont il a fallu rabattre les coins et les coller pour que ça tienne debout. Les meubles (table et tabouret) sont faits en carton recouvert de papier blanc et mon matelas n’est autre chose qu’un tas de feuilles roulées en boulettes !

Il faudrait voir ces hommes – il me semble en tout cas que ce soient tous des hommes, mais je n’en suis pas toujours certain, car il y en a qui ont une apparence plus efféminée que d’autres – habillés de vêtements faits en morceaux de papier recyclé, un papier épais qui dissimule parfaitement toute différence, sexuelle ou autre.

Lorsqu’ils parlent de leur village, il l’appelle « le pays du papier mou ». Excepté le papier recyclé – assez mou, il est vrai – qui sert à la confection des vêtements, le papier dont sont construites les maisons et les meubles est tout à fait ordinaire. Quand je leur ai demandé la signification de l’adjectif « mou », ils m’ont tous jeté des regards méfiants et je n’ai pas insisté.

Les journées sont agréablement semblables les unes aux autres. Tous les matins on se réunit et on récite à tour de rôle l’hymne du village qui est affiché sur la place centrale. Il ressemble à peu-près à ceci :

hymne du pays du papier mou

Certains verraient peut-être quelque chose d’effrayant dans cette assemblée d’hommes vêtus de blanc, récitant de façon monotone, religieuse presque, les mêmes mots tous les matins. Certes, leur mission revêt un caractère sacré indiscutable : découvrir, aux moyens de recherches rigoureuses, le roman parfait. Mais rien de sectaire dans leur organisation, car la liberté d’expression est totale et toutes les idées, mêmes les plus incongrues, sont envisagées avec le même sérieux.

On passe donc l’essentiel du temps à réfléchir et à remplir les murs de nos maisons respectives de diverses réflexions. Quand on a fini d’écrire sur les murs, tous les habitants du village se réunissent, lisent attentivement la maison et découpe les parties qui les intéressent. Le reste est détruit, on construit une autre maison blanche et on recommence.

Tous les trois jours, lors d’assemblées générales qui se tiennent le soir, toujours sur la place du village, le plus représentatif du travail de recherche est consigné sur des carnets qui sont ensuite méticuleusement rangés dans un coffre fermé avec un cadenas à code. Je n’ai pas encore eu accès à ce coffre qui m’intrigue au plus haut point, mais je ne désespère pas de trouver un jour le code de ce mystérieux coffre.

Au début, ce n’était pas tâche aisée de comprendre tous ces messieurs qui parlent uniquement en citations et théories littéraires. Mais on s’y fait assez rapidement et je prends de plus en plus de plaisir à discuter avec eux, me rappelant avec nostalgie mes lectures de jeunesse, le temps où je dévorais Genette, Barthes ou Saussure.

Il y a pourtant quelques aspects de la vie ici qui m’intriguent davantage que d’autres. Par exemple, la question de la nourriture. On ne manque jamais de rien, on est nourri correctement, sans excès, mais j’ai encore à découvrir d’où viennent les provisions qui semblent inépuisables. Pareil pour les réserves d’eau. Les tonneaux qui entourent les maisons en papier sont toujours remplis, mais je n’ai vu pour l’instant aucune source, et nous sommes en plein désert. Des bruits étranges me réveillent parfois la nuit et lorsque j’en ai parlé à certains des habitants, ils m’ont répondu en sentences latines sans aucun lien avec ma question.

Le plus étrange reste leur attitude à mon égard. Ils m’ont accueilli sans réserves, ils ont fait de moi un des leurs, sans aucun test de connaissances littéraires. Mais depuis quelques jours, je remarque un léger changement : des silences brusques, l’usage excessif du latin que je ne maîtrise pas très bien, des discours de plus en plus alambiqués que j’ai du mal à suivre. Y aurait-il un lien entre ce changement d’attitude et la difficulté que j’éprouve à remplir les murs de ma maison ?

En plus, cette nuit…

 

Ce fragment a été retrouvé dans la main d’Antoninus Smith, dont le corps inanimé gisait dans un endroit perdu dans le désert d’Arizona, quelque part entre Lake Havasu City et la Mohave National Preserve. Le village dont il parle dans son rapport n’apparaît sur nulle carte. On sait que le réputé ethnologue était parti d’Albuquerque le 27 avril 2014 pour une mission exploratoire de six mois, ayant comme but l’observation des populations amérindiennes de la Mohave National Preserve. Il semblerait qu’il ne soit jamais arrivé à la réservation indienne. L’enquête est en cours.

 

Merci à Sébastien Lefebvre pour son atelier « Les mots qui vous font marcher » qui m’a donné l’idée de ce texte.

Pour les règles du jeu, établies par Tudînescesoir, cliquez ici.

9 réflexions sur “Au pays du papier mou

  1. Joli ! Mais c’est cruel de finir sur un « en plus, cette nuit…. » plein de suspense !
    Qu’arrive-t-il à Antoninus ? Et d’ailleurs, d’où vient-t-il ? Et comment est-il arrivé au village du papier mou ?

    la suite !!

    • Oui, je sais que j’ai fait une belle queue de poisson là, je tâcherai de répondre à toutes ces questions dans un autre épisode, il faut déjà que je trouve moi-même les réponses et le format approprié…

  2. c’est génial !! et ce jeu sur le collage en plus !! Bastramu, tu t’es dépassée 🙂 j’adore !

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