Écrire est un jeu qui se joue à deux – épisode 4

Pour le quatrième et dernier épisode, les contraintes étaient les suivantes :

Mosaique sites blogueuses– évoquer un sujet d’actualité de la semaine en question – nous avons choisi un fait divers : la foudre tue 24 vaches laitières à la Réunion, dans la commune de Tampon.

– la scène doit se passer dans une cave.

– le personnage principal doit assister à une scène à laquelle elle ne devrait pas assister (par exemple, elle entend quelque chose qu’elle ne devrait pas entendre).

 

Épisode 4 de tudinescesoir :

Charlie se baissa pour ramasser les deux candélabres et les poser un peu plus loin dans l’allée. Il s’empara du gros sac de Patricia et l’entraîna vers le chœur de l’église. Patricia n’osait regarder les autres personnes présentes dans l’église. Elle allait subir la colère divine quelque part dans une salle réservée à cet effet : une entrevue  privée avec un psychopathe,  aucune chance d’en réchapper. Inutile de sortir un chéquier avec un fou. Charlie ouvrit la porte dérobée qui se trouvait à gauche du chœur. Il  poussa Patricia à l’intérieur et chercha maladroitement l’interrupteur. Il était clair qu’il n’était pas plus prêtre que vendeur dans un magasin de bricolage. Mais qui était-il   ?

La lumière était faible dans la petite salle réservée aux effets des officiants. Charlie  posa le gros sac de Patricia sur une chaise et s’approcha d’un bahut d’allure gothique. Il en tritura la façade, en caressa les avancées en bois puis finit par actionner un des petits personnages  faisant partie du décor bucolique qui ornait le meuble, des paysans travaillant aux vendanges.

Un battant s’ouvrit dans le mur d’en face. Charlie  récupéra le pot de colle dans le  sac de Patricia et retira du coffre du bahut deux grandes bougies et  une boîte d’allumettes.

–        Tenez, prenez  cette bougie et allumez là. On va aller dans la cave.

–        Quelle cave ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

–        Il nous faut de l’eau, pour préparer la colle. Pour réparer le bénitier. La seule sortie d’eau se trouve dans la cave. Il n’y en a que pour quelques minutes. Je suis désolé mais l’ampoule ne marche plus.

Patricia la bougie entre ses mains hésitait à suivre Charlie. Mais comme il avait déjà disparu dans la pénombre, à peine éclairé par sa bougie, et qu’elle ne se voyait pas l’attendre et ne pouvait fuir puisqu’il avait refermé la porte de la réserve derrière lui et en avait gardé la clé dans la poche de son pantalon, elle le suivit.

En descendant l’escalier de pierre, Charlie lui expliqua que l’ancienne crypte de l’église était reliée à une cave. À des époques plus tourmentées, ce passage avait constitué un lieu de refuge. Désormais, il faisait partie des curiosités de la ville. Ils traversèrent un long couloir couvert de moisissures, puis se retrouvèrent dans une  pièce un peu plus large et voutée. L’éclairage des bougies n’était pas suffisant pour qu’ils puissent apprécier la taille et l’architecture des lieux. Mais Charlie savait parfaitement ce qu’il cherchait.  Il  s’affaira en scrutant maladroitement le mur le plus à droite  afin de dénicher une arrivée d’eau. Il avait l’air si sûr de son fait que Patricia n’osait intervenir. Il était de cette sorte de fou qui ne vivait pas tant qu’il n’avait pas satisfait son obsession. Et son obsession était de réparer le bénitier. Même si cela signifiait de trouver de l’eau dans une cave plongée  dans l’obscurité.

Soudain la lumière se fit dans la cave. Une ampoule électrique  éclaboussa la pièce d’une vive clarté. Patricia sursauta et dans sa frayeur laissa tomber sa bougie par terre. Charlie effrayé lui aussi se retourna vers l’entrée de la cave en levant les bras. Le pan de mur qui était resté dans l’ombre apparut dans toute sa splendeur, il était tapissé de bouteilles de  grands crus gentiment rangées dans leurs interstices et recouverts d’un fin grillage. Patricia n’osait plus bouger, tétanisée. Un vieil  homme en chausson se tenait là devant eux, de dos, contemplant ce mur de bouteille. Inattentif à leur présence, il sifflait un air gai et semblait uniquement concentré sur la nécessité qu’il avait de dénicher une bouteille pour ses convives. Patricia aurait voulu reculer et se coller au mur comme l’avait fait Charlie qui semblait presque convainquant dans le rôle du caméléon tant sa mine était grise. Mais le vieil homme était occupé à expertiser sa cave et ne cessait de bouger, posant ses doigts sur les bouteilles poussiéreuses en laissant échapper des soupirs et des gémissements. « Pinot noir, sauvignon, Pomerol ?»  Les minutes s’égrenaient et il ne semblait pas se décider. Aurait-il fallu se signaler ?  S’excuser d’avoir violé son sanctuaire ?  Patricia y songea mais c’était inutile. Le vieil homme était tout à son affaire. Il devait élire le trésor qu’il porterait à la tablée qui devait l’attendre un étage plus haut.

–        Seigneur, que c’est difficile, geignait-il. Mais je ne peux pas servir une bonne bouteille à ce stupide expert-comptable dont l’histoire la plus remarquable  a été de raconter trois fois à l’assistance comment vingt-quatre vaches ont été foudroyées en même temps à la Réunion ! Ce serait donner de la confiture à un cochon.

–        Parfois il faut savoir dire non, suggéra Patricia, qui aussitôt porta sa main à la bouche pour se forcer à se taire.

Le vieil homme ne se retourna pas, Patricia encore surprise de son audace entendait les pulsations de son cœur résonner dans ses oreilles. Elle sentit le bras de Charlie l’entraîner vers le mur du fond. Elle entendit son murmure : « il est quasiment sourd, croyez-moi ! »

Le vieil homme continuait de maugréer devant ses étagères. Patricia souriait dans la quasi obscurité. Pour la première fois de sa vie, elle n’était que spectatrice, une observatrice lointaine.  Que c’était reposant !

Le vieil homme s’accroupit et sortit de dessous les étagères un cubi de vin de table à moitié plein. Se saisit d’une bouteille vide à l’étiquette couverte de poussière et à l’aide d’un entonnoir procéda au remplissage de la bouteille à la vénérable étiquette. Puis satisfait de lui-même, il reposa le cubi  à sa place et  quitta la cave la bouteille en main.

–        Stupide expert comptable !

Avec le départ de son propriétaire, ils se retrouvaient de nouveau dans l’obscurité. Charlie récupéra  la bougie à  ses pieds et l’alluma. Patricia, elle, riait. Elle riait à gorge déployée. C’était la chose la plus drôle à laquelle elle avait pu assister depuis fort longtemps. Charlie éclaira son visage.

–        Maintenant que vous êtes détendue, vous allez pouvoir dire oui. Nous allons remonter, je vais préparer cette colle, réparer les dégâts que vous avez causés. Et ensuite nous sortirons dans la rue. J’enlèverai cette soutane, et je vous poserai une question. Et j’espère bien que vous me direz oui.

–        Je ne sais pas. Peut-être… Pourquoi à vous ?

–        Parce que c’est mon travail. De vous faire dire oui…, avait-il répondu en présentant cela  comme une évidence.

Il avait ouvert le robinet et remplit le pot de colle, d’un crayon qu’il avait gardé dans la pochette de son veston, il remua la préparation. Puis il prit la main de Patricia et s’assura qu’elle le suivait sans encombre vers la sortie de la cave. Patricia songea à la pluie et au bénitier, à son petit chauffage et à sa chambre d’hôtel. Et à cet homme qui lui prenait la main et qui avait l’air d’un fou. Si elle ne se trompait pas, cela faisait déjà quelques heures qu’elle lui avait dit oui… Bien malgré elle…

Épisode 4 de bastramu

Lorsqu’elle rentre la clé dans la serrure, elle entend le bruit de la radio et les grognements de son père. Merde, il est déjà là ! Il est pas cinq heures encore pourtant ! Qu’est-ce qu’il fout à la maison à cette heure-ci ? Il n’est que 16h45, elle voulait profiter un peu de la tranquillité solitaire de sa chambre avant que Jacques débarque et qu’il remette tout en question.

– Bonjour papa ! Tu es rentré plus tôt ?

– Et ben, oui, je me suis arrangé avec les collègues au boulot, je t’ai dit que je ne pouvais pas travailler quand il fait nuit, j’ai du mal à voir.

-Mais il fallait pas, ça aurait pu attendre samedi l’étagère, je t’ai pourtant dit que ce n’était pas urgent.

– Samedi je vais dans les bois avec Roger, alors ça va se faire tout de suite et puis on n’en parle plus. T’as trouvé les vis ?

– Oui !

– Bien. Tu vas descendre à la cave me chercher la grosse boîte à outils, j’ai oublié de la prendre tout à l’heure et tu me rejoindras dans ta chambre, j’ai déjà commencé.

Mona va d’abord dans la cuisine chercher un sac poubelle pour cacher son manteau en lambeaux. Il faut pas que ses parents le voient, ça serait une autre occasion qu’ils ne rateraient surtout pas de lui rappeler à quel point elle est maladroite, tout ce qu’elle n’a pas fait dans sa vie, tout ce que sa sœur a fait, la belle famille qu’elle a déjà, le boulot intéressant, les vacances dans le Midi, et oui, elle est devenue quelqu’un de raisonnable et de recommandable Rachel, alors qu’elle, Mona, habite toujours chez ses parents et elle n’est même pas capable de prendre soin de ses affaires !

Elle jette le manteau dans un sac poubelle qu’elle cachera tout de suite dans la cave. Allez Mona, qu’on en finisse avec cette étagère !

Dans la cave, tout est rangé avec une méticulosité maniaque, Jacques est maniaque, elle l’a accepté depuis son adolescence, mais parfois ça rend bien service car elle n’a aucun mal à trouver la grosse boîte à outils, rangée sagement à côté des pots à clous, des scies de diverses tailles, de la perceuse, des pots de peinture et des boîtes à pinceaux, des rouleaux de papier de verre et des torchons spécial bricolage soigneusement pliés. Comment se fait-il qu’elle ait des parents pareils ? Ou alors comment se fait-il qu’elle, Mona, telle qu’elle se connaît depuis tant d’années, soit issue de parents aussi… comment dire ?

– Bon, Mona, ça vient, cette boîte ?

– J’arrive !

Elle cache le sac avec le manteau sous l’escalier, en espérant que personne ne le retrouvera d’ici demain et en espérant aussi qu’elle n’oubliera pas de le récupérer demain en partant. La grosse boîte à outils est vraiment grosse, et particulièrement lourde.

Arrivée au rez-de-chaussée, elle la pose un instant pour reprendre son souffle. Mais qu’est-ce qu’il a bien pu mettre là-dedans, c’est pas possible !

– Papa j’arrive, je reprends juste mon souffle, elle est lourde la boîte !

La radio a diminué de volume, tiens ! Et Jacques ne lui répond pas. Comment est-ce possible ? Ça aurait été l’occasion idéale de lui rappeler à elle, Mona, que tout est dur dans la vie, que rien ne s’obtient jamais facilement, qu’il faut souffrir un peu pour les choses qu’on veut, mais en même temps quand on sait pas ce qu’on veut, etc, etc, etc.

Elle reprend la boîte et monte tout doucement l’escalier. Avant même d’arriver à la porte de sa chambre, elle entend une voix qu’elle a du mal à reconnaître comme celle de son père. Elle pose doucement la boîte par terre, la voix continue de parler tout doucement, avec beaucoup de gentillesse, au téléphone et à quelqu’un qui s’appelle Marie, c’est qui Marie ?

– … et puis elle est revenue sans son manteau, je ne sais pas pourquoi, je n’ai pas osé lui demander, mais je suis très inquiet pour elle, je pense vraiment qu’elle ne va pas bien et puis moi je ne sais jamais comment la prendre pour qu’elle ne se braque pas. J’ai l’impression qu’elle m’en veut, mais je ne sais pas pourquoi. Je sais que je suis vieux et que j’ai aussi des manières pas toujours faciles, mais bon, je sais pas, je sais pas quoi faire…

Soupir. Jacques soupire. Inconcevable !

– Bon, là je vais te laisser parce qu’elle va arriver, je l’ai envoyée à la cave me chercher la boîte à outils. Je te rappelle plus tard Marie, merci !

Mona a du mal à appréhender cette nouvelle réalité paternelle qui s’est présentée à elle de façon si soudaine. C’est qui Marie ? Et depuis quand se fait-il autant de souci pour moi ? Et depuis quand ne sait-il pas comment la prendre ?

C’est pas le moment, on verra ça plus tard !

– Papa, ça y est, désolée mais elle est lourde ta boîte !

Jacques ne dit rien pour une fois, lui prend la boîte des mains et la pose au milieu de la chambre.

– Tu as besoin d’aide papa ?

– Oui. Tu peux enlever les vis de la planche qui est posée sur ton lit. Le tournevis est dans la petite boîte.

Oui, effectivement il y a quelque chose, il est pas comme d’habitude le Jacques, il est même pas comme il y a cinq minutes. C’est qui Marie ?

Jacques a maintenant l’air parfaitement absorbé dans son travail. Il est en train de mesurer divers bouts de bois et de noter les dimensions sur un petit calepin. Mona, elle, a envie de lui parler, pour une fois.

– Tu as passé une bonne journée papa ?

– Ouais, ça va.

– Fallait pas se presser pour mon étagère, tu sais, c’était pas urgent du tout.

– Faut bien la faire à un moment donné.

Non, décidément, elle n’est pas facile à gérer, cette nouvelle réalité paternelle !

– Tu as entendu à la radio sur les vaches à la Réunion ?

– Quelles vaches ?

– Y a eu une grosse tempête apparemment et y a 24 vaches qui sont mortes en même temps. Elles ont été foudroyées, y en avaient qui étaient étalées par terre dans l’étable, y en avait aussi qui avaient été projetées à plus de 30m.

– Ben dis donc !

– C’est étonnant, non ? Météo France avait apparemment prévu un phénomène électrique inhabituel, mais ils auraient jamais soupçonné ça.

– Ouais, c’est inhabituel, ça c’est sûr.

– A ce qu’il paraît, c’est déjà arrivé qu’il y ait des vaches qui soient foudroyées comme ça, mais jamais en si grand nombre. 24 vaches d’un coup, tu te rends compte ? Laitières en plus !

– En plus…

– Oui. Et tu sais comment ça s’appelle la commune où ça s’est passé ?

– Comment ?

– Tampon.

– Et ben…

– Oui…

Mona regarde son père et essaie de se rendre compte de ce qui lui arrive. Jacques a fini de mesurer les bouts de bois, range son mètre dans la petite boîte, lève les yeux vers sa fille. Il lui sourit et s’approche tout doucement d’elle.

– Tu as fini avec les vis ?

– Oui.

– C’est bien.

Il la regarde avec douceur et lui sourit. Mona lui rend le sourire et se demande quand est-ce qu’elle l’a vu sourire la dernière fois. Elle se demande aussi si la mystérieuse Marie a quelque chose à voir avec cette nouvelle réalité paternelle.

Elle n’a plus rien à faire maintenant, à part le regarder faire et être là au cas où il aurait besoin d’aide. Elle détestait ça avant, rester là, assise sur le lit, se rendre disponible, juste au cas où, au bon plaisir des lubies de son père. Mais aujourd’hui c’est différent. Aujourd’hui il y a quelques petites choses qui sont différentes. Elle se rend bien compte que c’est pas énorme, qu’elle a toujours 33 ans, qu’elle habite toujours chez ses parents, qu’elle n’a toujours pas de petit ami, ni de boulot. Mais peut-être que ces petites choses-là qui sont différentes, ces petites choses de rien du tout, finiront par apporter un changement.

Allez Mona, on récapitule.

T’as déjà 33 ans, mais c’est pas grave, t’es encore jeune, la preuve, on t’a appelé mademoiselle aujourd’hui, si c’est pas pour te faire plaisir ça !

T’habites toujours chez tes parents. Oui, mais regarde la belle étagère que tu vas avoir dans ta chambre, maintenant !

T’as toujours pas de boulot. Oui, mais elle a quelques idées, demain elle va s’y mettre sérieusement, et puis on verra bien, il ne faut pas désespérer, regarde le Théo des voisins !

T’as pas de petit ami. Oui, mais au Bistrot, si elle y retourne demain… ou alors à Leroy Merlin…

On verra.

 

Un grand merci à Gwenaëlle Péron, Béatrice Hallier, Adrienne et Olivia Billington qui ont eu envie de se prêter au jeu et dont vous pouvez lire les épisodes 4 en cliquant sur leurs noms respectifs. Ma complice Géraldine Jaujou, qui a beaucoup mieux travaillé que moi, a réuni l’intégralité de chacun de ces textes sur son site, merci Géraldine !

 

 

2 réflexions sur “Écrire est un jeu qui se joue à deux – épisode 4

  1. C’est parce que j’ai un peu de temps devant moi 🙂 Tu sais quoi ?…il va falloir qu’on trouve d’autres idées pour une prochaine expérience ! Si tu es partante ?

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