Écrire est un jeu qui se joue à deux – épisode 3

deux tasses thé avec cahiersPour ce troisième épisode, les contraintes étaient les suivantes :

– le personnage doit provoquer un accident ;

– l’action doit se passer dans une église ;

– les mots salade, montagne, fraise, vélo doivent s’y retrouver.

 

L’épisode 3 de tudinescesoir, que vous pouvez lire également sur son blog :

Elle marchait sous la pluie et ses chaussures continuaient de s’imprégner de l’humidité des trottoirs. Chargée comme elle était, elle ne savait plus où aller. Elle portait ce gros sac qui lui tailladait les mains en se demandant s’il fallait qu’elle rentre à l’hôtel ou qu’elle poursuive son errance. Mais la perspective de se retrouver dans cette chambre humide et triste qu’elle avait louée la rebutait. Elle descendit l’avenue commerçante qui menait au centre-ville. Posant parfois son sac sur l’asphalte mouillé pour scruter l’intérieur d’un magasin. C’était devenu un réflexe chez elle de chercher des yeux les employés ou les propriétaires et d’en observer le comportement. Cherchant à définir s’il serait aisé pour elle de réaliser ses expériences tactiles et sensorielles dans ces magasins sans être dérangée. Savoir si elle aurait l’occasion d’acheter un objet sans être contrariée dans ses désirs. Dans le reflet de la vitrine elle aperçut son propre visage. Elle avait l’air si irritée. Ce menton qui se crispait à la moindre occasion, cette ride qui s’était creusée au dessus de ses yeux à force de froncer les sourcils, cette bouche qui avait l’air naturellement de s’abaisser au lieu de sourire. Peut-être parce qu’elle savait déjà la déception qu’elle allait provoquer en répondant non.

Elle détourna  les yeux et en laissant filer son regard, elle aperçut dans le reflet de la vitrine une silhouette étrange, à quelques mètres d’elle, sur le trottoir d’en face. L’homme portait encore le gilet jaune du magasin de bricolage sous un grand manteau de couleur sombre. Il semblait l’observer de là où il était mais il aurait pu aussi bien être en train de flâner ou d’attendre quelqu’un parti faire une course… Dans la boulangerie qui se trouvait à proximité par exemple. Patricia essaya de réfléchir à cette coïncidence étrange qui faisait que depuis trois heures, l’homme qui se nommait Charlie (ou bien s’était-il moqué d’elle à ce propos) et qui avait gagné au loto la somme de 200 000 euros semblait se matérialiser mystérieusement dans les endroits où elle se rendait. Dans le bar, dans le magasin de bricolage et maintenant dans la rue. Patricia n’avait pourtant rien fait pour l’encourager. Elle n’avait cessé de lui dire « non », que ce soit verbalement ou par la gestuelle. Elle n’aurait pu être plus claire. Etait-il de ceux qui se lancent contre un mur juste pour voir s’il résiste ? Patricia se dit que la seule manière de mettre fin à cet étrange balai de coïncidences était de l’interrompre en faisant quelque chose de moins ordinaire. Elle était allée dans un bar, puis dans un magasin de bricolage. Jusque là, ce n’était que des endroits très fréquentés. Si elle se rendait dans un  lieu exceptionnel et qu’il l’y suivait, ce serait la preuve qu’il se passait  réellement quelque chose. Là en l’instant.

Elle reprit son sac et avança droit devant elle. Elle scruta avec intérêt les enseignes. Les bâtiments, les rues. D’un pas rapide, sous une pluie devenue fine, elle avançait presque joyeusement. Refusant de se retourner pour vérifier s’il la suivait. Prolonger ce moment où elle pouvait se dire que peut-être cet homme songeait à elle. Cela l’excitait. C’était toute la contradiction de la pensée de Patricia. Cet homme, elle l’avait éconduit. Mais c’était parce qu’elle lui avait dit « non », qu’elle l’espérait désormais.

La place d’Erlon était animée, c’était jour de solde. Les gens étaient  chargés de lourds paquets. Les vacances à la montagne se préparaient. À coup de boîte de chaussures d’hiver et de bâtons de ski. Elle n’était pas au bon endroit ; chargée de son chauffage et de son pot de colle, elle ressemblait aux autres. Même si elle croisait cet homme du regard sur cette place, elle pourrait encore penser qu’il  était là pour une autre raison que sa propre présence. La pluie se remit à tomber drue. Elle se réfugia sous les arcades, faillit être bousculée par un vélo. Accéléra le pas pour dissimuler sa frayeur. Elle mourrait d’envie de se retourner, et d’observer s’il était là. Comme une envie irrépressible de printemps, de fraises. S’il la suivait, c’était un signe. Le signe d’un changement dans sa vie.

Une toute petite voix lui glissait insidieusement à l’oreille, que leur rencontre  avait été fortuite et qu’une répétition devenait improbable à mesure que l’après-midi s’avançait. Mais Patricia repoussait avec violence le cynisme de ce constat.  Dans  sa marche précipitée, son sac ballotait contre sa cuisse et lui faisait mal mais elle ne devait pas s’arrêter. Il lui fallait trouver l’endroit. L’Endroit.

Elle sortit des galeries abritées, tomba sur le grand manège de chevaux de bois qui trônait sur la place. Pensa un instant  prendre un ticket et  faire un tour pour avoir le temps d’observer les passants. Mais de se voir assise à côté des enfants, cela ne passait pas. Un son de cloche retentit au dessus de sa tête, il était seize heures. Patricia sursauta comme prise en faute. S’arrêta, le cœur battant. L’idée lui vint, subite et délicieuse. L’église Saint-Jacques. Se réfugier dans  un bâtiment religieux. C’était à la fois intime et publique. Elle s’approcha du portail de l’édifice, cherchant dans les bas-reliefs des raisons de ne pas aller au bout de cette idée saugrenue.  Elle  pénétra dans le sanctuaire avec son  gros sac de bricolage, pleine de révérence, les yeux rivés sur les bancs. S’assoir devant ou derrière ?  Choisir un lieu où poser son bagage, avoir la possibilité de scruter l’entrée. De le voir entrer.

Elle choisit d’emprunter l’allée la plus à l’ouest de la nef. Le passage était resserré et encombrée par de grands candélabres rassemblés pour être nettoyés.

Patricia entendit un bruit dans son dos, se retourna précipitamment. Une vieille dame venait d’entrer et avait  lâché la lourde porte qui  s’était rabattue d’un coup sec. Comme une tortue, elle entreprenait de remonter l’allée centrale, d’un petit pas calme et tranquille. Patricia ferma les yeux. Qu’elle avait l’air bête !  Quarante ans, une chambre à l’hôtel, un énième entretien pour un emploi et des espérances de femme en manque de sexe.

Pleine d’exaspération, elle entreprit de revenir sur ses pas. Mais son sac accrocha un des candélabres. Entraîné par  le mouvement du sac, le porte-cierge tomba  de tout son long sur le sol. Un son métallique explosa sous la voute de la petite église. Patricia se sentit mortifiée. La vieille dame poussa un petit cri de bête effarouché ; deux touristes qui venaient de pénétrer avec leur appareil photo dans le bâtiment  braquèrent leurs objectifs dans sa direction. Patricia entreprit de ramasser le candélabre mais dans sa gêne – elle n’avait toujours pas posé son sac de bricolage qui rendait ses mouvements maladroits – elle en renversa un deuxième qui se ficha dans un bénitier et l’entama d’une large brèche. Patricia poussa un cri de désespoir. Elle avait abîmé un bénitier d’époque médiévale, un mobilier probablement classé au patrimoine mondial. Elle posa son sac et repoussa  du pied le candélabre étendu au sol. Qui pouvait l’avoir vu commettre ce méfait ultime, cet accident impardonnable ?  Au centre de la nef, la vieille dame la regardait d’un air catastrophé. Les touristes eux semblaient chercher des yeux une autorité pour raconter ce qu’ils venaient de voir. Patricia examina le bénitier. L’entaille n’avait pas dégradé le bassin au point de le fendre complètement. Mais elle en défigurait la façade. Patricia sentit les larmes lui monter aux yeux. « Je suis maudite »,  affirma-t-elle une première fois tout bas. Puis elle répéta une deuxième fois la même phrase un peu plus fort comme pour en informer les passants.

–        Qu’est-ce que c’est que ces salades ? Vous n’êtes pas maudite ! Vous êtes juste maladroite.

Charlie se tenait devant elle. Il portait une soutane et une écharpe de prêtre. Il s’approcha du bénitier et considéra avec attention la fente causée par l’accident.

–        Cela devrait être réparable. Je dirais même que ce n’est pas si grave que cela. Heureusement vous avez choisi celui qui a été recrée de toute pièce, la copie.  Si je ne vous connaissais pas un peu,  je dirai que vous l’avez fait expres. Est-ce pour cela que vous avez acheté cette colle à joint ? En prévoyant de mettre à mal le patrimoine de cette église ?  Vous êtes une femme étrange. Vous ne l’avez pas fait exprès, dites-moi ?

–        Non, articula Patricia. Incapable d’en dire plus.

Sous la soutane fine du prête elle voyait par transparence le gilet jaune et ses inscriptions publicitaires. Charlie n’était pas un soupirant. C’était plus probablement un fou ou un psychopathe. Patricia écarquilla les yeux, tétanisée par le visage aimable et inspiré que Charlie s’était composé afin de mieux entrer dans son rôle de sauveur des âmes. Dans un mouvement de générosité, il venait de la bénir sous les yeux ébaubis des témoins de l’accident.

 

L’épisode 3 de Bastramu :

Décidément, la salade de ce midi, c’était pas une si bonne idée. D’accord, elle s’était proposée de faire un petit peu attention, pour qu’elle garde sa ligne au moins encore quelques années avant d’être envahie par les bourrelets et la cellulite tenace, mais vu le trajet en vélo du Bistrot du Forum à Leroy Merlin, Cormontreuil et retour Rue de Cernay, elle aurait dû manger un bon steak avec du gratin dauphinois pour que ça lui tienne au ventre.

Elle se sent légèrement défaillir lorsqu’elle arrive devant l’église St André. Elle descend du vélo et au même instant la pluie commence à tomber en trombes sur les rues de la ville. On aurait dit une pluie d’été alors qu’on est en plein mois de janvier. Elle attache rapidement son vélo et se précipite dans l’église pour se mettre à l’abri.

Elle se trouve une place juste à côté du confessionnal qui se trouve sur la gauche après l’entrée dans l’église. Il fait froid, elle a les chaussures trempées et les cheveux qu’elle avait défaits pour l’homme du Bistrot complètement mouillés. Mais elle est bien là, ‘y a Jésus qui la regarde du haut de sa Montagne des Oliviers en nuances pastel, c’est calme, personne l’embête, personne ne lui demande ce qu’elle a l’intention de faire de sa vie. Il est 16h30, elle a encore un peu de temps devant elle, avant de retourner à la maison et jouer la fille sage qui obéit à papa.

Quelques rangées de chaises devant, une vieille dame est assise sur le banc étroit, se tient bien droite et fixe obstinément l’autel désert à cette heure de l’après-midi. Elle porte un chapeau vert en feutre, avec des petites fraises et cerises en plastique appliquées sur le rebord. Il ne faut pas enlever son chapeau quand on entre dans une église ? Il lui semble bien que oui. Ou alors c’est uniquement pour les hommes ? Ça serait étonnant, pour une fois, qu’il y ait une restriction pour les hommes et pas pour les femmes.

Elle commence à entendre un léger bruit de voix du côté du confessionnal. Pourtant, elle est persuadée qu’il n’y avait personne quand elle est arrivée. Elle s’était dit justement que c’était bien que l’église soit déserte, elle allait enfin avoir la paix.

Elle retient son souffle, tend l’oreille.

– Je ne sais pas pourquoi j’ai fait ça, mon père, Dieu sait que ce n’était pas mon intention au début.

– Dieu sait tout et voit tout, mon fils. Si tu ouvres ton cœur et avoues tes péchés, il te pardonnera.

– Même moi, mon père ?

– Dieu pardonne à tous les hommes car ils sont tous ses enfants.

Bon, là, faut s’éloigner, ça se fait pas d’écouter les confessions des autres. Même si la tentation est forte. En même temps, je ne vois pas quel autre intérêt pourraient avoir les chaises juste à côté du confessionnal.

Elle ramasse son sac et s’éloigne en hâte. Ses baskets trempées font un drôle de bruit sur les dalles en pierre. Demain, il faut vraiment qu’elle s’y mette, pour le boulot. C’est pas comme si elle partait de zéro non plus, elle a un peu d’expérience, elle est pas si moche que ça, elle est encore jeune, ça fait encore jeune, 33 ans, bien sûr qu’elle est encore jeune, et puis si ça se trouve, la prochaine fois qu’elle ira au Bistrot, il y aura peut-être le monsieur qui offre des bières, ça serait bien ça, elle ira même demain, tiens, et puis elle verra bien.

Soudain elle se trouve face à face avec la dame au chapeau fruitier. Elle a les larmes aux yeux et le regard vide. C’est une toute petite dame, toute mince, Mona a envie de lui dire quelque chose de gentil, quelque chose pour la consoler, mais elle ne trouve rien. La dame est tellement petite et frêle qu’elle a envie de la prendre dans ses bras. Mais elle n’ose pas, elle n’ose jamais faire des gestes pareils.

Elle finit par se décaler pour la laisser passer, lui fait un sourire mais la dame ne la regarde plus et elle se dépêche de sortir de l’église.

Mona se vante d’avoir un sens de l’observation particulièrement développé. Elle remarque instantanément tous les petits détails qui définissent un objet ou une personne et elle est capable d’appréhender la personne ou l’objet en question dans sa globalité et avec chaque infime détail. C’est une qualité qui lui rend souvent service, surtout lorsqu’elle a affaire à des gens qu’elle ne connaît pas. Comme l’homme du Bistrot, par exemple. C’était quelqu’un de foncièrement gentil. Et c’est pas parce que ça se voyait dans son beau regard, mais il avait eu toute une série de gestes dont il n’avait peut-être même pas conscience, mais qui trahissaient cette gentillesse. Il avait déplacé sa chaise de façon à ce qu’elle ait une bonne vue sur la rue. Il avait ramassé le paquet de mouchoirs qu’elle avait fait tomber par terre, il ne l’avait pas ennuyée avec l’histoire de sa vie. Et plein d’autres petites choses encore.

La dame de tout à l’heure, bon, fallait pas être fin observateur pour se rendre compte qu’elle avait du chagrin.

Oui. Mona est dotée d’un fin sens de l’observation. Mais il lui manque le courage de l’assumer, ce fin sens de l’observation.

Mona est aussi, parfois, souvent même, affreusement maladroite. Et dans ces situations, le sens de l’observation ne lui sert plus strictement à rien. Comme maintenant par exemple : elle s’est décalée pour laisser passer la dame en pleurs, elle est restée plantée là quelques instants, la regardant en train de s’éloigner, pleine de compassion et de regrets parce qu’une fois de plus elle n’a pas eu le courage de faire ce geste qui la sortirait d’elle-même, et pendant ce temps elle s’est allumé le manteau à la flamme des bougies qu’elle n’avait pas remarquées, car elle était de dos, mais qui se trouvaient juste derrière elle, sur une grande table en bois.

Elle a la présence d’esprit de l’enlever tout de suite et de l’éteindre en piétinant dessus. Son seul manteau présentable, le manteau qu’elle allait mettre pour passer des entretiens d’embauche ! Il est maintenant complètement détruit, troué et fumant.

Elle le ramasse quand-même, se dirige lentement vers la sortie, en se disant que la vie, c’est bien merdique des fois. En passant à côté du confessionnal, elle entend le prêtre dire à son fidèle que Dieu offre toujours une chance à ceux qui veulent croire en lui et qu’il y a toujours de l’espoir dans la vie. Elle éclate en un rire bruyant et sort de l’église en se disant que si elle ne se dépêche pas de rentrer, des chances, avec son père, elle n’en aura plus tellement.

 

Et les épisodes 3 de Gwenaëlle Péron, Olivia Billington et Béatrice Hallier.

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