Écrire est un jeu qui se joue à deux – épisode 2

Pour ce deuxième épisode, les contraintes étaient les suivantes :           deux tasses café avec ordis portables

– le lieu est un magasin de bricolage

– évoquer une œuvre de l’écrivain Henning Mankell

– le personnage féminin doit faire une découverte.

 

Épisode 2 de Tudinescesoir (que vous pouvez lire également ici)

Lorsque Patricia sortit du bistro, il pleuvait. Elle courut se réfugier sur le trottoir d’en face, sous le auvent d’une boutique.  Que faire en plein après-midi alors que tout le monde était au travail ? Un peu de shopping ?  Le shopping, c’était bon pour le moral. À ce qu’on disait dans les magazines féminins. Un truc pour se décomplexer d’être accro à la consommation. Mais en matière de distraction pouvait-elle se permettre d’être difficile, il ne lui restait guère d’autres options pour égayer son après-midi.  À condition de ne pas tomber sur une commerçante qui la harcèle. Parce que quand elles y allaient, cela se finissait mal en général. « Vous souhaitez un peu d’aide, Madame ? Non. » «  Nous l’avons en taille 42, si vous le désirez ?- Non. » « Une petite carte fidélité, vous bénéficierez de 10 %  de remise ?  Non. »   Patricia  se donnait toujours l’air de tout détester. Elle qui crevait d’envie de s’acheter des jupes et des vestes, elle avait fini par commander ses vêtements sur internet. Restait que le contact avec les choses lui manquait. Elle adorait toucher les tissus, les matières, manipuler les bibelots, scruter les décorations saisonnières. Autrefois,  elle avait été assistante d’un commissaire priseur. Elle se souvenait du bonheur qu’elle avait ressenti à manipuler et déplacer ces objets pour les présenter aux acheteurs. Elle regrettait d’avoir quitté le métier sur un malentendu. Le commissaire priseur lui avait demandé de la remplacer  pendant une vente. Cela s’était très mal passé. Elle avait refusé huit propositions et les acheteurs, outrés, avaient quitté la salle des ventes en colère. Après une explication houleuse avec son employeur, elle avait été licenciée.

La pluie tombait, le ciel était traversé de longs nuages gris compacts. Patricia soupira, la perspective de dormir seule dans une chambre d’hôtel, la perspective tout court de devoir continuer ainsi lui pesait. La commerçante lui fit un signe aimable à travers la vitrine, Patricia se jura de ne pas pénétrer dans cette boutique. Trop gentille, trop avenante. Elle préférait  les commerçants bourrus, les taiseux. Ceux qui restaient derrière leur comptoir, qui n’ouvraient la bouche que pour signifier le prix des choses.

Elle traversa la route sous une pluie battante, regrettant en pensée le bistro du forum. Le type désagréable était parti bien avant elle, en quelques minutes, le bistro était redevenu un havre de paix. À bien y réfléchir, passer l’après-midi là-bas, à siroter des cafés et à attendre la nuit, cela n’aurait pas été pour lui déplaire.  En ce jour, elle n’avait rien à faire, simplement à se préparer mentalement à l’entretien qu’elle passerait  le lendemain auprès de son nouvel employeur.

Elle marcha dans une flaque profonde, ses chaussettes s’imbibèrent d’eau. . Elle détestait la pluie et l’humidité. Elle espérait que l’hôtel possédait un bon chauffage d’appoint. Elle se voyait déjà à l’accueil parlementer avec le propriétaire.  Devant la vitrine du magasin de bricolage, elle eut une soudaine inspiration. Rien ne l’empêchait d’acheter son propre petit chauffage d’appoint. Elle pénétra avec soulagement dans la boutique. Il y faisait chaud, le propriétaire était retranché derrière son comptoir à ouvrir des cartons. Elle se coula  discrètement jusqu’au fond du magasin et se reput  des étagères hétéroclites et bien remplies. Marteaux, vis, perceuse, colleuse, défonceuse. Plus c’était spécifique, plus l’objet lui plaisait. Elle n’aimait pas ces outils qui servaient à tout et n’importe quoi. Le multi- usage ne la faisait pas rêver. Exit le couteau suisse. Elle se saisit d’une bêche pour en palper l’extrémité, puis manipula les lampes torches gros calibre.  Elle rêva devant une lampe à pétrole,  une imitation de ces modèles en fer blanc que l’on voit dans les vieux films. Elle imaginait les cabanes en bois dans la neige, les grands sapins et les congères, les gros chiens de traineau. Son esprit vagabonda jusqu’aux souvenirs du dernier roman qu’elle avait lu. Un Mankell, où le héros était contraint de vivre isolé pendant deux semaines dans un chalet à cause d’une tempête de neige. Elle n’aurait pas pu être détective, elle n’aurait pas pu vivre dans une cabane en Suède. Elle n’aurait pas pu se considérer comme quelqu’un d’unique. En dehors du fait qu’elle avait cette spécificité de dire « non » à tout.

Elle prit entre ses mains une petite balance électronique et la retourna pour en voir le prix. La reposa puis toisa les rideaux de douche. Ses yeux brillèrent devant les robinetteries en  bronze ou en étain, les carrelages de couleur vive, les étalages de colles à ciment, à joint, à bois. Patricia esquissa un sourire. Elle se sentait bien. Elle aurait pu rester des heures dans ce magasin. Avec un peu plus d’audace, elle aurait pénétré dans la salle de réserve, afin de scruter les cartons plein à ras bord. Cela aurait été le summum. Mais il fallait pour cela se mettre en danger. Et Patricia était trop fatiguée et raisonnable pour une telle témérité.

Un employé sortit de la réserve poussant un diable chargé de marchandises. Il s’installa à un mètre d’elle pour recharger le rayon. Patricia déplaçait les paquets pour les placer sur la même ligne.

–        Vous savez que trop d’ordre, cela effraie les clients ! commenta l’employé.

Patricia se retourna vers son interlocuteur.  Même vêtu de la blouse jaune du magasin, elle le reconnut, c’était le gagnant de la loterie,  et  il arborait un large sourire.

–        Ainsi, vous m’avez suivi ! Je ne pensais pas vous plaire à ce point là !

–        Je ne vous ai pas suivi ! s’offusqua Patricia. Je suis venue acheter un radiateur.

–        Vous avez remarqué que vous n’êtes pas  dans le bon rayon ?

–        Je voudrai aussi acheter de la colle.

–        Je peux peut-être vous aider ?

–        Non.

–        Bien. Si vous avez besoin d’aide, appelez Charlie !

Patricia se retint de répondre non. Elle venait de se coincer à nouveau dans l’interstice des non,  contrainte de repartir du magasin avec un paquet de colle. Ne serait ce que pour prouver à cet homme qu’elle n’était pas venue pour lui. Elle examina les sachets. Colle à base d’hévéa. Patricia pensa à ces immenses forêts brésiliennes pleine d’arbres gigantesques. Elle se saisit du paquet et décida de l’acheter.

–        Ah, vous avez besoin de faire un peu de plomberie. Je parierai que vous venez d’aménager.

–        Non.

« Cette colle sert à la plomberie », se répéta intérieurement Patricia surprise de cette découverte et d’imaginer d’immense forêts brésiliennes parcourues de long tuyaux d’acier  transportant les eaux du fleuve amazone jusqu’aux huttes des tribus Jivaro.

En se rapprochant de la porte de sortie, elle repéra un petit chauffage et s’en empara. Posa le tout sur le comptoir et tendit sa carte bancaire au propriétaire de l’établissement. Au fond du magasin, Charlie avait disparu derrière les rayons. Patricia paya et sortit  en hâte de la boutique. Elle n’aimait pas être épiée, et ce Charlie là  avait cherché à pénétrer dans son intimité. Un pénible qui l’avait pris en chasse… Un pénible de la pire espèce.

 

Épisode 2 de Bastramu

Leroy Merlin est désert en cette fin d’après-midi. Même les employés qui rangent les divers objets à usage mystérieux sur des étagères en métal inaccessibles ont l’air d’avoir disparu. Les néons éclairent froidement les nombreux couloirs qui refusent de montrer les vis dimension 3 sur 12 mm en sachet de 100, les fameuses vis que son père lui a demandé d’aller chercher ce matin, les putain de vis dont il a besoin pour réparer l’étagère dans sa chambre à elle, c’est quand-même pas très compliqué ce que je te demande, Mona, c’est pour ta chambre, la moindre des choses c’est que tu ailles chercher les vis, mais je n’y connais rien en bricolage papa, mais il n’est pas nécessaire de s’y connaître en bricolage pour aller faire un tour à Leroy Merlin et aller demander au vendeur des vis dimension 3 sur 12 mm en sachet de 100, tu as une bouche, tu sais t’en servir quand-même, je te vois faire tout le temps, ok, d’accord, c’est bon, j’irai cet après-midi, ça te va comme ça, je peux aller boire mon café maintenant, oui mais alors si tu y vas cet après-midi, si tu veux que je te répare le truc ce soir ça va pas être possible, il faudrait que tu y ailles en début d’après-midi absolument, et puis revenir à la maison à 17h pile avec les vis, parce que tu sais que ma vue baisse et j’ai besoin de la lumière du jour pour travailler, oui papa, je serai à la maison avec les vis avant 17h, ne t’inquiète pas, et puis je ne vois même pas pourquoi tu ne serais pas là à 17h, même avant, où vas-tu aller de toute façon, pas au boulot, tu n’en as pas de boulot, mais papa tu sais très bien que je recherche, moi, du boulot, ah ben je ne sais pas comment tu fais pour rechercher parce que le Théo des Martin à côté, il est beaucoup plus jeune que toi, il a moins d’expérience et puis il a trouvé du boulot en un mois, toi ça va faire six mois bientôt, je sais pas ce que tu fais de tes journées, tu ne me dis jamais rien, alors excuse-moi Mona, mais je ne sais pas comment tu fais, à un moment donné il faut aussi revoir ses exigences à la baisse, la vie est dure, mais c’est comme ça, tu peux pas passer ta vie à rêvasser de je ne sais pas quoi, mais papa, tu veux vraiment avoir cette discussion maintenant, il est déjà sept heures et demie, tu vas être en retard au boulot, oui, je vais être en retard, mais au moins j’en ai un, de boulot, moi !

Elle ne l’aime même pas cette étagère ! Il y a encore des autocollants Disney collés dessus, souvenir d’une époque où elle avait six ans et toutes les illusions intactes.

Et pourquoi y a personne pour la renseigner ? Où sont-ils tous passés ?

Par ci par là, entre les rayonnages, des caisses proposent des articles en promo, le genre d’objets dont elle ne soupçonne même pas l’utilité. Il y en a un en particulier qui attire son attention, une espèce de disque blanc avec un triangle rouge collé dessus, disque et triangle enfermés dans une boîte en plastique transparent qui aurait grand besoin de nettoyage. Elle sent sa curiosité vaguement éveillée, elle ramasse le mystérieux objet dans la caisse, objet qui au même instant se met à émettre un bruit infernal, quelque chose comme l’alarme d’une voiture qu’on essaierait d’ouvrir avec un objet particulièrement aiguisé.

Elle remet l’objet dans la caisse illico presto, regarde précipitamment autour d’elle, toujours personne, mais quelque part au loin des voix ne sont pas contentes :

– Jacques ! t’as encore oublié de désactiver le trébuchet !

– Mais si, je l’ai désactivé !

– Alors comment ça se fait que ça gueule dans tout le magasin ?

– J’en sais rien, mais je te dis que je l’ai désactivé !

– Bon, tu ferais mieux d’aller voir plutôt que de dire n’importe quoi !

Mona se cache dans le couloir le plus proche, fait semblant de chercher quelque chose de façon très enthousiaste. Miracle, elle tombe dans le couloir des vis, pile poil sur les dimension 3 sur 12 mm en sachet de 100. Enfin !

En route vers la sortie elle voit le dénommé Jacques en train de bidouiller quelque chose dans la caisse avec le trébuchet. C’est vraiment un nom d’objet ça ? A vérifier. Elle découvre avec surprise que le Jacques en question est un jeune homme d’une trentaine d’années maximum, aux cheveux longs et au jean délavé. Il prend le trébuchet avec ses deux mains, appuie sur un endroit qu’elle ne peut pas voir, le bruit s’arrête, il remet l’objet dans la caisse, se retourne, prend la direction des caisses, tout cela sous le regard très intrigué de Mona qui a déjà oublié que c’était elle-même la responsable de ce vacarme assourdissant. Elle laisse le regard du jeune homme fouiller ses entrailles pendant quelques instants, mais se ressaisit aussitôt et se rue vers la première caisse disponible.

Découvertes du jour : je peux encore passer pour une demoiselle et c’est pas parce qu’on s’appelle Jacques comme mon père qu’on ne peut pas avoir les cheveux longs, le jean délavé et le regard séduisant.

 

Et comme le magasin de bricolage n’a désespéré personne, vous pouvez lire la suite des histoires de Gwenaëlle PéronBéatrice Hallier, Olivia Billington en cliquant sur leurs noms respectifs.

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