Écrire est un jeu qui se joue à deux…

deux tasses café

… entre l’écrivain et le lecteur, dit Perec, mais l’écriture peut se jouer aussi entre deux écrivains, voire plusieurs, comme nous allons le voir par la suite. Mais n’anticipons pas !
Il y a quelque temps, l’envie m’est venue d’écrire quelque chose en collaboration avec quelqu’un. J’ai proposé à mon amie Géraldine Jaujou, dont j’ai déjà parlé sur ce site, d’écrire une nouvelle ensemble, mais séparément, mais ensemble quand même, en suivant un certain nombre de contraintes, car l’écriture n’existe que si elle est contrainte, disent les oulipiens.

Contraintes matérielles :
– de lieu : l’expérience allait se vivre dans un lieu neutre, loin des influences de nos nids respectifs. Nous avons choisi le Bistrot du Forum à Reims, dont nous remercions chaleureusement le serveur qui m’a, par ailleurs, très aimablement renseigné sur le prix d’une certaine boisson à base de malt.
– de temps : nous allions écrire pendant une heure exactement, et nous l’avons fait pendant le mois de janvier, quatre lundis de suite, de 14h30 à 15h30.
– de support : écrire en se servant d’un ordinateur portable, quand même, ça va plus vite.
– de stimulants : mêmes boissons pendant cette heure de création, qui débutait donc souvent par du café et finissait par du thé et que le serveur du Bistrot du Forum en soit ici vivement remercié !

Contraintes littéraires :
– le même personnage, dont les caractéristiques essentielles, faute de mieux, ont été tirées aux dés (le hasard fait bien les choses aussi parfois !) : jeune femme (40 ans maximum), habitant chez ses parents, au chômage, célibataire.
– une autre série de contraintes par épisode, que je dévoilerai petit à petit, à respecter bien évidemment, stricto sensu.

Au bout de trois séances, le serveur du Bistrot du Forum s’était mis à nous appeler « ses copines du lundi ». Au bout de quatre, ce fut fait. S’ensuivit le long travail pas toujours facile de correction, qui allait être conclu par le dévoilement de cette expérience sur nos blogs respectifs.

Mon amie Géraldine, plus sérieuse que moi, a déjà mis les textes sur son blog en début de semaine.
Et, suite parfaitement inattendue pour moi, quatre autres écrivains se sont prêtés au jeu ! Je tiens à les remercier de nous avoir fait part de leurs textes – que vous pouvez lire sur le blog de Géraldine – et j’attends avec impatience la suite.

Contraintes du premier épisode
L’action doit se passer dans un bar, comme le Bistrot du Forum par exemple. Dans cette partie, le personnage féminin se voit offrir un verre par quelqu’un. L’épisode doit finir par la phrase « Elle défait ses cheveux et se met à regarder par la fenêtre ».

Episode 1 de Géraldine Jaujou/Tudinescesoir

Patricia n’aime pas dire oui. Elle préfère argumenter, répondre dans une autre langue ou parler de la pluie et du beau temps. Mais dire oui au premier venu, à la première question posée, à une proposition impromptue, ce n’est pas dans ses attributions. Cela n’a pas simplifié sa vie. On peut même dire que ça a modelé son existence. Cela l’a déterminé à rester célibataire. Lorsque vous êtes décidé, fermement  déterminé à ne pas dire « oui » à un homme, cela transforme la donne. Il lui est arrivé de crever d’envie de faire l’amour avec un partenaire, d’attendre désespérément après une proposition de mariage et d’y renoncer abruptement. Parce que le « oui » est une forme de renonciation. Et que renoncer, c’est un peu retenir sa respiration lorsqu’il faudrait prendre un grand bol d’air. Quant aux boulots, elle en a quitté une bonne vingtaine. Ses relations restent désespérément mauvaises avec ses collaborateurs. On dit d’elle qu’elle est celle qui refuse tous les projets, celle qui écarte d’emblée le travail en équipe.

Même au quotidien, c’est un exercice extrêmement difficile que de dire non à tout ou de refuser de consentir. Imaginez qu’on vous propose un café ou qu’on vous prête une voiture et que vous soyez obligé de refuser. Vous n’êtes plus redevable, vous ne nécessitez plus l’aide d’autrui et vous ne lui apportez plus la votre. Votre monde se restreint considérablement. Patricia était donc seule, très seule. Elle vivait encore chez ses parents. Peut-être parce qu’ils étaient habitués depuis longtemps à cet étrange tournure d’esprit et que cela ne les gênaient pas. Enfant, ils l’avaient vu renoncer à bien des plaisirs,  et des amis, pour satisfaire cette manie. Ils avaient même appris à tourner leur phrase pour obtenir d’elle qu’elle partage leur repas ou qu’elle les accompagne lors d’une sortie. Ils faisaient en sorte de  présenter leur proposition de façon à ce que le choix ne se pose pas en terme de « oui » ou de « non » mais qu’il se fasse entre deux  suggestions de même type. « Prendras-tu un café ou un thé ? » « Voudras-tu aller au zoo ou à la bibliothèque ». « Inviteras-tu Marie ou Cathy à ton anniversaire ». Ce qui eut pu passer pour un choix cornélien pour certains était pour elle le summum de la liberté. La multiplicité des possibilités ne l’obligeait pas à accorder ou à refuser ses faveurs. En se prononçant pour une option, Patricia ne faisait que se diriger dans un sens, sans se fermer des portes.

Le jour où elle entra au Bistro du Forum était un jour sombre. Le matin même, elle avait quitté le domicile de ses parents à la suite d’une altercation avec son père. Ce dernier, excédé par l’attitude défaitiste de sa progéniture, lui avait fait remarquer qu’elle ne pouvait rester indéfiniment à leur domicile. Maladroitement, il lui avait proposé de lui payer un hôtel, sans lui faire d’autres propositions équivalentes. Il faut comprendre que l’exaspération du père de Patricia  était à son comble après trois années de cohabitation et que son agacement avait fini par lui faire oublier les précautions habituelles.

En une matinée, Patricia  avait fait ses bagages, avait dit au revoir à ses parents, un peu sèchement, et avait loué une chambre dans un hôtel où elle avait refusé tour à tour le chauffage, la télévision, le lit double et la wi-fi. Après avoir payé le tenancier, elle était ressortie dans la foulée. La décoration de la petite chambre qu’elle avait louée était étouffante, un mélange de décor fleuri et de passementeries de velours vieillis. Fuyant l’établissement miteux, elle s’était réfugiée sur la place du Forum. Là, un jeune homme l’avait accosté pour lui demander du feu et elle avait répondu, la clope au bec, qu’elle n’en avait pas. Une femme l’avait ensuite abordé pour lui demander de l’aide,  soulever une poussette pour passer un trottoir. Sous le regard souriant de l’enfant qui attendait qu’on le déplace, Patricia avait passé son chemin, faisant comme si elle était subitement devenue sourde.

Puis, un peu tendue, elle avait donc pénétré dans le bistro, redoutant le prochain accrochage pour un « non ». Le barman essuyait les verres. La salle était pleine, c’était le service de midi. Les garçons de café ne cessaient de déambuler entre les tables. Elle s’assit sur un haut tabouret, au comptoir. Elle avait compris que la meilleure technique pour ne pas être interrogée était de se poster au plus près du bar. Elle énonça d’une voix forte : « Un café, s’il vous plaît ».  Le  barman hocha la tête et se retourna pour armer la machine à espresso. Derrière elle, la salle s’animait. Un client, la voix quelque peu chavirée, racontait à qui voulait l’entendre qu’il avait gagné à la loterie nationale. Il offrait une tournée générale pour fêter l’heureux évènement. Dans le bistro, les bruits redoublèrent, comme pour accompagner l’excitation du gagnant. Patricia courba  le dos. Il était trop tard pour fuir, le barman venait de lui  servir le café qu’elle avait commandé.

–        Celui-là, c’est le monsieur qui vous l’offre !

Patricia se retourna vers le bienheureux. Sollicité comme il l’était, il aurait été difficile de l’approcher pour le remercier. Elle but son café, réfléchit à sa situation. Situation qu’elle qualifiait désormais d’impasse. Deux fois de suite qu’elle perdait son emploi cette année, des années qu’elle vivait chez ses parents depuis que son appartement était en travaux. Travaux qui n’avançaient pas car elle n’était jamais d’accord avec les ouvriers. Plus de trois ans qu’elle vivait seule. Bientôt quarante au compteur. Gagner à la loterie était peut-être la solution ? Juste pour voir si l’argent aurait suffi à contrecarrer cette mauvaise série. Encore eut-il fallu jouer au loto… et en accepter les gains…

Le brouhaha se tassa, petit à petit les clients s’en allaient. L’heureux gagnant  étant parti aux toilettes, l’atmosphère s’était considérablement refroidie. Patricia commanda un autre café, attendant une inspiration pour quitter le bistro dans un état d’esprit moins lugubre. Elle songea à passer un coup de fil à une ancienne collègue pour aller au ciné. Mais il était encore trop tôt dans l’après-midi. Elle replaça son portable dans sa poche intérieure. Le client chanceux sorti des toilettes, un peu déçu de voir la salle quasi vide, s’approcha d’elle. Il s’assit sur le tabouret voisin. Patricia le remercia par politesse puis lui tourna le dos pour s’emparer d’un journal histoire de se donner l’air d’être trop occupée pour une conversation. Elle voulait conserver, durant quelques minutes encore, ce sentiment que la vie ne tenait pas à un « oui » ou à un « non ». L’homme rapprocha sa chaise de Patricia pour se pencher vers elle.

–        Vous savez  combien j’ai gagné ?

Patricia leva les yeux vers lui, mal à l’aise de devoir faire la conversation à un homme qu’elle jugeait vulgaire.

–        2 millions d’euros. Ce n’est pas le Pérou, mais ça va me simplifier la vie ! exulta-t-il.

–        Tant mieux.

–        Vous accepteriez de manger avec moi ce midi, j’ai besoin de compagnie.

–        Non.

–        Boire un apéro ?

–        Non.

–        Un café ?

–        Non.

–        Échanger nos e-mails ?

–        Non

–        J’ai compris… Je ne vous plais pas ?  C’est cela ? Je ne suis pas votre type ?

–        Euh…Non…

–        Vous êtes un peu compliquée, ça me plaît bien. On va dire que je vais arrêter de vous poser des questions. Je vais sortir et vous allez me suivre. Si je vous intéresse, vous resterez dans mes pas. Sinon, c’est le destin ! conclut le type sûr de lui.

Il se leva, régla la tournée d’un geste large et quitta le bar. Patricia, perplexe, défit ses cheveux et regarda par la fenêtre.

Episode 1 de Bastramu

Il est 14h37 exactement dans le Bistrot du Forum.
– Vous habitez chez vos parents ?
– Oui !
– Ah !
Et l’inopiné prétendant de rebrousser chemin, tout penaud et déçu.
Et oui, elle habite encore chez ses parents, dans la même chambre qu’elle a eue pendant son enfance et son adolescence. Elle a changé un peu la déco quand-même, elle a progressivement enlevé les autocollants Disney au-dessus des lits, les posters de Hanson, The Rasmus et Linkin’ Park, les murs sont d’ailleurs un peu vides maintenant, elle a 33 ans, pas de boulot, pas de petit ami et habite toujours chez ses parents.
Mais bon, elle essaie de voir le côté positif des choses, elle a quelques idées pour le boulot, on verra bien ce que ça donnera, pour le petit ami, elle n’y peut rien pour l’instant, alors que pour son âge, ben, elle n’y peut rien non plus.
Elle jette un regard rapide dans le bar presque désert à cette heure de l’après-midi. Les serveurs se dépêchent de débarrasser les tables des restes du repas de midi, le cuisinier vient de partir, des enceintes suspendues quelque part au plafond émettent une musique dansante et, vu l’heure et la météo nauséabonde, particulièrement déprimante.
Elle croise le regard désapprobateur d’un vieux monsieur qui boit son café à petites gorgées. C’est sûr qu’il ne doit pas y avoir beaucoup de femmes de son âge à siroter des bières toutes seules dans un bar au milieu de l’après-midi.
– Oh, et puis merde, si même quand je sors je ne peux rien faire !
Elle vide son verre d’un trait et défie le vieux monsieur du regard. Mais celui-ci s’est déjà retourné et discute tranquillement avec le serveur.
Elle est presque déçue de cette mini-révolte inaboutie. Pour une fois qu’elle avait eu envie de réagir ! Du coup elle a maintenant fini sa bière trop tôt et elle n’a plus d’argent pour s’en payer une deuxième.
Elle ramasse son sac par terre et fouille avec méticulosité dedans, en espérant retrouver les deux euros cinquante nécessaires pour engourdir davantage son cerveau et remettre à demain questions et recherches désespérantes.
Elle est tellement absorbée par ses fouilles approfondies qu’elle ne voit même pas le serveur en train de lui apporter un autre verre.
– De la part du monsieur assis au coin du bar mademoiselle.
Elle reste quelques secondes bouche bée, d’une part parce que cela fait vraiment très longtemps que quelqu’un ne s’était pas adressé à elle en l’appelant « Mademoiselle », d’autre part parce qu’elle n’arrive pas à réaliser que le sort, pour une fois, lui offre exactement ce dont elle a besoin, au moment même où elle en a besoin.
Tu vois que ça sert quand-même à quelque chose de positiver ?
Elle se retourne pour remercier le sort dans la personne d’un monsieur d’une cinquantaine d’années qui lui sourit et la regarde avec beaucoup d’intérêt. Elle lui rend le sourire, lui remercie d’un signe de la tête, puis se retourne pour ranger ses affaires dans son sac.
– Cela vous dérange si je m’assois à côté de vous ?
Il n’a pas l’air méchant. Pourquoi pas, en fin de compte ?
– Non, pas du tout, allez-y !
– Vous savez, je ne fais pas du tout ce genre de choses d’habitude…
– Quel genre de choses ?
– Ben, vous savez, draguer de belles femmes dans un bar, des femmes beaucoup plus jeunes que moi…
– Et pourquoi vous l’avez-fait maintenant alors ? Et ne me dites pas que c’est parce que vous me trouvez ravissante, je le croirai pas.
– C’est parce que vous étiez en train de boire de la bière, toute seule, au beau milieu de l’après-midi.
– Oui, je sais, ça se fait pas…
– Oh, ben ça, on s’en fout. Moi ça m’avait intrigué.
– Ah bon ?
– Oui.
– Bon, et ben tant mieux alors !
– Et je vous trouverais en effet ravissante si vous aviez les cheveux défaits. Pourquoi vous les attachez, vos cheveux ?
Elle lui sourit, ne sachant plus quoi dire. La bière est fraîche et bonne, c’est de la bonne bière, pas de la pression à deux euros cinquante le verre. Elle se demande ce qu’elle va faire dans le futur très proche qui va le faire fuir, celui-là. Sans faire exprès, bien sûr, elle ne fait jamais exprès.
On verra.
Le portable du monsieur sonne, il s’excuse et sort du bar, en lui faisant signe qu’il revient tout de suite. Elle en profite pour aller aux toilettes.
Cette fois-ci, elle fera un effort, promis.
Le monsieur la regarde revenir des toilettes avec beaucoup d’envie. Elle se rassoit et boit une autre gorgée de bière.
– Je dois partir.
– …
– Tu reviens souvent par ici ? J’aimerais bien te revoir.
– Je reviendrai.
– A bientôt alors.
– A bientôt.
Le monsieur sort précipitamment et elle ne peut empêcher un terrible sentiment de déception. Elle finit sa bière d’un trait. Après tout, on s’est bien dit à bientôt, non ? Il ne faut pas désespérer. On verra bien ce que l’avenir va apporter.
Elle défait ses cheveux et se met à regarder par la fenêtre.

Une réflexion sur “Écrire est un jeu qui se joue à deux…

  1. Pingback: Ici, on aime jouer. Et vous ? (écriture participative 2) | bastramu

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