Cherche homme costaud pour démolir un mur

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Oui, je sais, c’est pas tout à fait le genre de petites annonces qu’on trouve habituellement sur leboncoin. Mais je suis une petite femme moi, 50 kg pour 1.58m et je n’y arrive jamais toute seule, avec mon grand mur entre la cuisine et le salon.

Je m’explique. J’ai 40 ans et je suis instit. Maternelle. Petite section. J’adore mes gamins. Quand je vais au boulot, j’ai l’impression de rentrer chez moi. Mes gamins m’adorent aussi. Ils me disent toujours que je suis la plus belle, ça me fait vachement plaisir. A défaut de compliments de la part de vrais hommes, on prend ses flatteries où on les trouve, n’est-ce pas ?

Quand j’ai enfin eu mon concours – je l’avais passé six fois, c’était trop dur et c’était toujours à l’oral que ça coinçait – on m’a donné un poste ici, à Laon. Avant j’habitais à Reims, pour les études, mais j’aimais pas, trop gris, les gens trop froids. Donc à Laon j’ai trouvé cet appartement que j’aimerais beaucoup s’il y avait pas ce mur entre la cuisine et le salon.

Je m’explique : mon appartement est chouette, 50 m², une grande chambre, un grand salon, une mignonne petite cuisine fermée, une belle salle de bains et WC séparé. Le salon, surtout, j’adore, je passe ma vie là-dedans. Il y a de grandes baies vitrées qui donnent sur le balcon. Et le balcon donne sur un grand jardin privatif avec de grands arbres, c’est trop beau, surtout en ce moment, c’est le printemps, ça bourgeonne, ça gazouille, trop beau !

Sauf pour ce putain de mur entre le salon et la cuisine !

J’aimerais au fait faire un super grand salon avec une cuisine à l’américaine avec le bar et tout. J’ai le droit de le faire, c’est mon appart’, je suis proprio. Mais les travaux, ça coûte cher et j’arrive pas à démolir le mur toute seule. D’où l’annonce sur leboncoin.

Parce que sinon pour le reste, c’est bon, je me débrouille, je suis bricoleuse moi. J’ai tout fait dans mon appart’, la peinture, le carrelage dans la salle de bains, le mastic pour isoler les fenêtres, je sais tout faire moi. Ah ben il faut, parce que toute seule comme je suis et avec ma paye d’instit et le prêt à la banque je ne pourrais pas faire autrement.

Sauf pour ce mur de merde entre le salon et la cuisine !

D’où l’annonce sur leboncoin.

Le premier mec qui est venu, je lui ai pas fait confiance, alors je l’ai pas laissé entrer. Il avait le regard trop fuyant, j’ai vu tout de suite qu’il essayait de regarder derrière moi pour voir ce qu’il y avait dans l’appart’. Alors je lui ai dit qu’il s’était trompé de numéro et je l’ai renvoyé chez la voisine du dessus. Je l’aime pas elle. Elle fait toujours un boucan pas possible, surtout le dimanche après-midi quand je veux faire ma sieste.

Et puis, coup de chance, le deuxième c’était déjà le bon. D’habitude ça prend plus de temps que ça.

C’était un samedi matin qu’il était venu. Il avait appelé la veille, bien sûr, ça m’avait plu sa voix au téléphone, et sa façon de parler aussi, très posée, comme s’il n’avait rien d’autre à faire que t’écouter, toi et tes bêtises. Alors je lui avais d’abord expliqué la situation, que j’avais un mur entre le salon et la cuisine qui me gonflait, je voulais le démolir, mais je n’y arrivais pas toute seule. Il a été d’abord étonné par le fait que j’avais envisagé la possibilité de démolir toute seule un mur. Je lui ai expliqué aussi que, bien que petite femme de 50 kg pour 1.58 m, j’y arrive très bien toute seule moi, j’ai tout fait dans mon appart’, la peinture, le mastic, les joints des carreaux dans la salle de bains. Et puis il a été encore plus étonné par tout ça et il m’avait demandé si c’était un mur porteur. Là j’ai failli perdre ma patience et lui en balancer quelques-unes comme ça au téléphone, mais je me suis retenue. Je me suis retenue parce que j’avais bien aimé sa voix et puis ça commençait à faire long. Alors je lui ai expliqué calmement que non, ce n’est pas du tout un mur porteur, j’avais fait venir des gens qui m’avaient mis ça sur papier et que je pouvais même les lui montrer, les papiers, si ainsi il le désirait. Il dit que non, ça va, et qu’il pouvait passer le lendemain, dix heures, mais que ça prendrait peut-être un peu de temps. Je lui ai dit que ça ne posait aucun problème, en jubilant déjà en mon for intérieur pour le boucan qu’on allait faire un samedi matin, ça allait bien réveiller la voisine du dessus qui va en boîte tous les vendredis soirs et qui dort jusqu’à pas d’heure le lendemain.

Donc, le lendemain, samedi, 10 heures pile, l’homme costaud arrive.

Alors déjà, d’une, il était pas si costaud que ça. Il était grand, il devait dépasser les 1.80 m, moi comme je suis petite ça allait pas trop, ça me donnait le torticolis de le regarder. Et puis il était pas mal, la quarantaine, comme moi, les yeux marron, la chevelure intacte, belle dentition, le visage bronzé, pas de bide, belles mains, propre sur lui et tout.

Et puis il était poli aussi, bonjour mademoiselle – alors là, en plus, il m’a presque eue avec son mademoiselle, ça fait des années qu’on m’a pas appelée mademoiselle – il faisait la conversation aussi, pendant qu’il cassait le mur, il avait la parole facile, il parlait de tout et de n’importe quoi, et avec le plus grand naturel, on voyait bien qu’on allait pas s’ennuyer avec lui.

Et puis on s’était bien entendu, il y avait même eu un petit quelque chose pendant le repas –  parce qu’on avait mangé ensemble quand même, j’allais pas laisser le pauvre bonhomme mourir de faim – il m’avait regardé tout droit dans les yeux et ça m’avait fait un petit quelque chose.

Mais il avait mis un peu trop longtemps, avec son mur. De toute façon, j’avais bien vu qu’il était pas si costaud que ça. Moi j’aime autant que le mec soit pas trop grand, mais bien costaud. Parce qu’il faut du costaud pour démolir un mur.

Oui, c’était ça le problème, il avait mis un peu trop longtemps. Il avait fini vers six heures du soir seulement, la voisine du dessus n’en pouvait plus. Il m’avait demandé si je voulais qu’il s’occupe des débris. J’ai refusé, de toute façon j’en avais bien besoin, pour après, mais bon, ça il pouvait pas le savoir, le pauvre.

Donc vers six heures du soir, il était parti, et moi, toute seule à nouveau, au milieu des débris. Je pensais vraiment que ça allait marcher, cette fois-ci, mais bon, c’était toujours pas la bonne. Il était pas assez costaud. J’étais dégoûtée, j’y croyais tellement.

Après, c’est tout, c’est comme ça dans la vie, des fois il faut attendre longtemps avant de trouver ce qu’on veut. Maintenant, au moins, j’ai de quoi m’occuper pendant un moment. Avec tous les débris à recoller et tout ce putain de mur à reconstruire.

Oui, mais bon, la prochaine fois, ça sera la bonne. Je changerai peut-être le titre de l’annonce. Quoique… je sais pas… ça le fait bien quand même… cherche homme costaud pour démolir un mur…

6 réflexions sur “Cherche homme costaud pour démolir un mur

  1. j’adore la chute …du mur !! Et le remontage !! Excellent style aussi, très différent de d’habitude, tu lui as vraiment trouvé une voix à ce personnage !

  2. Pingback: Deux écrivains dans un bocal : l’épisode 1 | TUDINESCESOIR ?

  3. Trop bien cette histoire, j’y ai presque cru que tu voulais vraiment faire démolir ton mur… bon, dommage que l’on ne trouve pas que des hommes costauds pour ce genre de travaux. Bravo pour ton style

  4. Pingback: Bastramu fête ses 5 ans | bastramu

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