Les Mémoires imaginaires de Ludovic Brock

Extrait d’un roman fini, revu, recorrigé, achevé pour de bon

Ludovic Brock le personnage fictif dans le roman de Maria est un mélange prodigieux de Jésus et de Dom Juan, avec un brin du marquis de Sade et quelques tendances – secrètes, bien évidemment – au masochisme. Maria est fière d’avoir pu rassembler ainsi les quatre hommes les plus passionnants que l’histoire a pu nous donner jusqu’à présent. Né le premier janvier à minuit en 1900, Ludovic Brock fut le premier enfant que le nouveau siècle a vu naître. Ses parents – la princesse Louise d’Autriche et la marquise Béatrice de Montalban – l’avaient conçu à l’aide du docteur Bastramu qui fut le premier à avoir découvert et mis en pratique l’insémination artificielle. Ludovic fut expulsé du ventre de Louise au moment précis où la pendule qu’elle avait héritée de ses ancêtres – pendule qui était dans la famille depuis l’invention des pendules – hurla un minuit sombre et glacial. Cela se passait dans le château des Pierreries où Louise et Béatrice vivaient tranquillement leur liaison qui avait fait le délice des conversations mondaines et l’argent des journaux français de l’époque.

Gâté par ses deux mères comme nul enfant ne le fut et ne le sera certainement plus jamais, Ludovic Brock passa une enfance de rêve sur le vaste domaine du château. A 4 ans il eut soudain une révélation de magnanimité et se mit dans la tête de sauver la vie de toutes les bêtes dont la chair fournissait les protéines aux habitants du château : il libéra les poules du poulailler, il guetta le poissonnier et lui paya le double du coût de sa marchandise pour replonger les poissons dans le lac, il conduisit lui-même les cochons en dehors de la ferme jusqu’au fin fond de la forêt. Pendant une année, tout le monde dut se convertir au végétarisme.

A 14 ans il entreprit de séduire toutes les filles de 12 à 20 ans qui habitaient dans le village des Pierreries. Il y en avait exactement 143 et elles étaient toutes tombées sous son charme. Il faut dire que ses yeux noirs qu’ils savaient rendre pétillants, mystérieux ou joueurs, en fonction des circonstances ou de la fille, en étaient pour beaucoup dans la réalisation de cet exploit. Ses cheveux soyeux et bouclés qui avaient gardé la couleur de miel du temps de son innocence en étaient pour beaucoup aussi. Mais ce qui lui valait cet incroyable exploit était surtout sa façon de parler : sa voix gutturale et inexplicablement sensuelle pour son âge savait moduler des intonations tellement séduisantes que même les nonnes de 90 ans auraient abandonné leur célibat pour se convertir au libertinage le plus effronté.

Des 143 filles séduites par Ludovic, la moitié en tombèrent enceintes. Les villageois menacèrent de mettre le feu au château. Louise et Béatrice furent obligées d’envoyer Ludovic à l’internat des jésuites de Larnac. Succombant au poids des remords, Ludovic fit vœu de chasteté pour le reste de sa vie. Il abandonna ses manières de Dom Juan, s’enfonça dans les prières et les pénitences à tel point que les moines commençaient à être terrifiés par la passion que cet adolescent mettait dans l’exercice de sa foi. Ils commençaient à le soupçonner d’orgueil christique et ils n’avaient pas tort : le jeûne prolongé, les auto-flagellations physiques, les nuits et les jours passées dans la prière, tout cela relevait de la décision de Ludovic de devenir (remplacer ?) le Christ. Décision prise un matin où il fut réveillé par une douleur intense au poignet : c’était une blessure parfaitement circulaire qui avait failli lui transpercer les veines. Il n’y avait personne dans la chambre et aucun bruit ne venait du couloir. Ludovic ne comprit pas tout d’abord d’où lui venait cette blessure. Il crut au début que c’était une farce que les autres novices lui avaient jouée pendant son sommeil. Mais pendant le petit-déjeuner qu’ils prenaient tous en commun dans la grande salle à manger, aucun des novices ne lui accorda plus d’attention que d’habitude. Il prit cela comme une preuve irréfutable de leur innocence. Il crut ensuite que c’étaient les jésuites qui voulaient lui donner une leçon. Mais ce fut une autre hypothèse en manque de confirmation. Ludovic fut alors persuadé que c’était un stigmate et qu’il était ainsi élu pour devenir sinon le second Christ, au moins son dernier apôtre.

Deux mois après, Ludovic commençait à prendre trop de plaisir à ses auto-flagellations. A tel point que les autres disciples de l’internat ne pouvaient plus dormir à cause de ses gémissements. Contents d’avoir enfin un bon prétexte, les moines l’exclurent de l’internat pour cause de masochisme sexuel. Encore une fois, ils n’avaient pas entièrement tort.

Ludovic Brock est le personnage fragmentaire et décadent par excellence. C’est la passion qu’il met dans la moindre des actions qu’il entreprend qui fait que Maria soit à tel point amoureuse de son propre personnage. Elle sait qu’elle a tendance à trop se projeter dans la peau de son héros, elle lui prête ses goûts, ses opinions, ses passions et ses faiblesses. Les critiques futures diront que c’est décidément son alter ego. Ils n’auront peut-être pas tort. Maria pense néanmoins qu’il n’est qu’une extrapolation d’elle-même. Au fond, elle se sert de lui pour dire, faire et penser tout ce qu’elle ne peut pas dire, faire et penser dans la vie de tous les jours. Il s’agit là, en effet, d’une projection des impulsions intérieures de l’auteur, avec la fonction cathartique d’évacuer les frustrations et les angoisses qu’on ne peut pas évacuer autrement.

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